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Ils pourraient figurer des vers de poèmes médiévaux ou romantiques, des paroles de chants populaires, ou bien encore des notes échappées de partitions. Il y aurait sept noires et la dernière, une croche, encadrerait toutes les autres de son pas lent et allongé, la nuque (ou la durée) brisée, le corps (ou la hampe) raide, et le bassin (ou la tête) en forme de voûte. Tout entiers gestes et variations, les danseurs de Thomas Lebrun forment des tableaux dans le tableau initial, les lignes pressées et circulaires d’une chorégraphie nouvelle libérée d’anciennes.

« Je crois fondamentalement, en tant que chorégraphe, que ce que nous faisons ne reflète pas toujours ce dont nous sommes faits. » En trois actes, en chant (l’espace d’un « lied ») et en danse (l’exercice d’un « ballet »), Thomas Lebrun puise dans les références et dans des racines communes pour mieux y renaître. Ce qui importe est ce qui se crée ici et maintenant : l’œuvre devient un fruit pur et riche, nourri et prêt à engendrer d’autres ramifications.

C’est un drame en trois actes, trois mouvements pour déplier et faire éclater un sol de transmissions. Le lieu du rêve porte, au premier moment, la teinte sombre d’un cauchemar, dans lequel des souffles coupés en costumes noirs scandent des strophes en battant la mesure de leurs propres corps. Ils construisent et déconstruisent une assemblée de visages à masques se tendant comme des cordes d’instruments – ici intimées par Giacinto Scelsi. Le lieu devient ensuite un jeu d’harmonies en solitaire, à deux, à trois, puis indifféremment, mues par une voix, celle du ténor Benjamin Alunni, et un piano, celui de Thomas Besnard. La « danse résistance » de Thomas Lebrun se fait sous les accents graves mais libérés de Berg, Mahler et Schönberg, jusqu’à évoluer et s’émanciper au dernier acte, qui sera celui d’un « chorus » aux notes lancinantes de David François Moreau.

Danse au-delà
De portraits de famille tragiques en pantomimes et moments suspendus, de chemins tracés par un cortège funéraire en courses virtuoses, de répétitions de scènes connues – jeune fille ou jeune homme face à la mort –, de tableaux noirs en actes blancs, d’accidents en recueillements, « Lied Ballet » s’appuie sur des danseurs aux personnalités très fortes pour le sillon d’un flux traversant. Eux qui « vivent la danse » au-delà de simplement « la penser », inscrits dans une constance très appuyée, mais à la fois poursuivant et transgressant toute forme d’héritages et d’emprunts.

Par torsions successives, ils sont ainsi « midi » et « minuit », échappées ou fuites puis retours nécessaires, « déjà morts » en chant mais « printemps » en poèmes, rassemblés sous des codes classiques, mais sous une aile dont les mouvements simultanés rappellent aussi parfois ceux d’Alvin Ailey, puis lancés dans une ronde continue dans le sillage de Lucinda Childs, mais se désolidarisant peu à peu. Le voyage effectué « dilue » la notion de groupe pour ne se recentrer que sur celle de l’identité. Le sol de Thomas Lebrun est une portée abstraite et étendue – la place à laisser aux corps et au corps unique que des singularités modèlent ensemble.

Touches, foulées ou cercles sont les signes d’assortiments et de confrontations. Huit danseurs, un chanteur et un musicien fonctionnent comme des flots uniques qui s’accordent et se désolidarisent au dernier instant, issus de monologues ou de dialogues épuisés. Ils parachèvent tous le contour et le geste des autres. Ils symbolisent une vie et une mort qui ne montrent jamais leur visage, la lettre ouverte d’un abandon et d’une foi sensible en l’art et en la danse.

Lied Ballet
Chorégraphie de Thomas Lebrun
Avec les danseurs Maxime Camo, Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Tatiana Julien, Anne-Sophie Lancelin, Mathieu Patarozzi et Léa Sher / le ténor Benjamin Alunni / le pianiste Thomas Besnard
Musiques : Berg, Mahler, Scelsi, Schönberg…
Création musicale : David François Moreau
Lumières : Jean-Marc Serre
Crédit photo © Frédéric Iovino
Au Théâtre national de Chaillot du 1er au 4 avril 2015

 

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