Théâtrorama

Les plumes lumineuses de Luc Petton

Light Bird : des gestes simples et instinctifs pour la grâce, l’intuition, l’expression de corps. Ceux qui passent jouent avec l’air, par un instrument à vent, un linge, leurs membres, leurs ailes. Ils frôlent une matière terrestre ou aérienne qui se met en mouvement à chacune de leurs traces, jamais les mêmes. Ce sont tous des êtres de solitude apprenant à être ensemble, leurs gestes « fabriquant leurs corps à chaque instant » (Hubert Godard). Ce sont des hommes et des oiseaux, tous danseurs, l’harmonie pour unique sillage.

À la source, il y a cette légende mandchoue vieille de quatre cents ans, que rappellent Luc Petton et Marilén Iglesias-Breuker. Aux mêmes heures de journées, une grue venait se poser sur les draps qu’une nonne faisait sécher ; la nonne appris à accueillir celle qu’elle appréhendait tout d’abord comme un intrus, différente d’elle ; un serpent d’eau vint troubler le duo que la grue et la nonne formaient, bientôt tué par l’oiseau qui défendit le nouveau nid créé. Depuis cette lecture, d’autres se sont inscrites dans les habitudes et dans les arts (danse, tai chi, estampes…), l’homme reproduisant l’élégance de la grue, ne cessant plus d’aller à sa rencontre et ne le craignant plus, l’observant et l’honorant à la fois.

En nouveau trait d’union et d’alliance, la scène, cette volière, est un abri à enveloppes. Une fine peau de sol ou de ciel cille et s’étend, comme une paupière ou une bouche qui respire, depuis ses racines jusqu’à ses ramures, depuis un berceau jusqu’à un linceul. Les corps qui s’apprivoisent entrent en relation dans une grande liberté, semblant échapper à toute contrainte qui serait intimée par l’équilibre ou par la gravité. Ce sont des corps répondants, aux appuis à la fois fluides et ancrés, aux gestes qui s’expriment jusqu’à l’extrémité de leurs membres – jambes, pieds, mains, cris, épaules hautes et nuques rentrées. L’aperception est autant un pressentiment des corps entre eux que des corps dans l’espace.

Partage d’ailes

g_Chaillot15PettonBird21bL’aire est plongée dans un demi-jour qui s’éveille sous des mélodies variables, étrangères mais reconnaissables, au passage d’instruments visibles ou non – à cordes, à vent, à percussion – et au modelé de griffes d’oiseaux dans les airs, bientôt rejointes par des mains d’hommes marquées par empreintes sur le plancher commun. À chaque tableau, même lorsque l’oiseau est absent, les trainées suggèrent ses ailes et les harmonies à trouver. Par ombres, le corps des danseurs se scinde en deux, dessinant des ailes de part et d’autre de leur buste ; un peu plus tard, des bambous en balance sur les têtes suggèreront de nouveaux bras, de nouveaux contrepoids.

Joute ou entente, Light Bird fait dialoguer subsistance et risques de l’impermanence, « tangible et intangible » selon les termes de Luc Petton. Auprès des hommes, l’oiseau trace un sillon éternel mais frêle, lié à une mythologie de l’immortalité et à une réalité qui menace son espèce d’extinction. Luc Petton poursuit : « On ne croise pas impunément le regard d’une grue sans que quelque chose ne vibre, quelque chose comme une émotion immémoriale. » Émotion qui engendre une conversation invisible et mystérieuse, le premier ou le dernier signe d’une communion.

Depuis ces tracés d’ailes en partage, des lignes s’esquissent qui ressemblent à des parenthèses physiques et temporelles. Grues, musicien et danseurs évoluent dans un milieu incertain, évolutif par eux seuls. Qui joue avec qui, quel mouvement se soumet à l’allure de quel autre, importe peu, car l’écriture, scandée et nécessairement improvisée, est une proposition plurielle. Ensemble, ils répondent à leur part d’instinct et de fragilité. Chacun d’eux est une plume soufflée, au monde et en vol, en illusion et en suspension, ne cessant de reproduire des tentatives d’échange.

Light Bird
Conception de Luc Petton
Chorégraphie, mise en scène de Luc Petton et Marilén Iglesias-Breuker
Avec Sun-A Lee, Yura Park, Gilles Noël, Luc Petton, Xavier Rosselle et les grues de Mandchourie
Assistant chorégraphique : Philippe Ducou
Scénographie : Patrick Bouchain
Création musicale : Xavier Rosselle
Créations lumières : Philippe Berthomé
Consultant oiseaux : Eric Bureau
Oiseleur principal : Pauline Folliot
Photo © Alain Julien
Création au Théâtre national de Chaillot

Du 3 au 6 mars au théâtre La Criée à Marseille

Note du chorégraphe : « Le parc zoologique d’Amiens Métropole et le parc de la Tête d’Or à Lyon conserveront les grues de Mandchourie à l’issue de la période d’exploitation du spectacle pour leur permettre de connaître une retraite heureuse et sereine. Elles auront alors atteint leur pleine maturité et pourront se reproduire. Les descendants de ces oiseaux seront proposés pour des programmes de réintroduction en milieu naturel. »

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