Théâtrorama

« Dans ce no man’s land où nous irons tous, Freddie Mercury, j’en suis sûr, se met au piano avec Mozart », raconte Maurice Béjart. Et pour que le tableau soit idéal, des notes ainsi tirées émergerait sur un grand écran Jorge Donn, son buste longiligne et son visage de pierrot. Le chorégraphe les installe tous les trois dans sa chaumière de charme, se jouant des anachronismes et des décalages, leur préférant les similitudes. Trois génies, morts à trente-cinq et quarante-cinq ans, auxquels il adresse un « bonjour » éternel.

Il faudrait revenir quelques années en arrière, en 1997, au théâtre national de Chaillot. Ils n’étaient pas encore une quarantaine de danseurs sur scène, mais la troupe s’apprêtait à évoluer accompagnée en live par Elton John et les Queen. Une génération plus tard, après avoir posé ses murs un peu partout dans le monde, le « Presbytère » de Béjart, dont la clef est désormais tenue par Gil Roman, n’a rien perdu de son mystère (Béjart ne dira jamais pourquoi il a choisi ce titre, sauf pour sa neutralité) et fait toujours retentir son puissant hommage.

Il s’agit en effet d’un salut vibrant à ces enfants « décédés du même mal » à un an d’écart (Mercury en 1991, Donn un an plus tard), mais en aucun cas d’une pièce noire qui serait « un ballet sur le sida », malgré une scénographie qui accumule des éléments funestes, de civières, de cortèges de pleureuses et de mariées sombres ou possédées en radiographies géantes suspendues comme toiles de fond.

Béjart affirmait n’avoir voulu s’entourer que de personnalités enthousiastes pour concevoir son ballet – c’est le cas par exemple avec Versace à la création de costumes colorés, diaphanes et dentelés –, et c’est par ce souffle, qui ne quittera pas la scène, que le rideau s’ouvre. Grâce à une succession de tableaux baroques et oniriques, des lignes se suivent et se croisent sous des figures tutélaires, mi-anges mi-démons, prises dans le vent de la jeunesse et cherchant un accès vers un lieu « qui serait certainement le paradis ».

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A kind of magic
Partition principale embrassant tout le ballet, la voix unique et chorale de Freddie Mercury et les cordes électriques semblent loger, comme le ferait un abri de choix, les extraits de concerts et de symphonies de Mozart. Un mariage « choquant » ou « amusant » pour beaucoup, admettait Béjart, mais qui apparaissait pour lui tout aussi « logique ». Car son « Presbytère » est bel et bien ce lieu d’alliances et de réconciliations, la figuration d’un seuil rassemblant des chemins multiples, venant se rejoindre et se fondre en lui.

Sur scène, des réseaux de rupture se raccommodent. Des deux côtés d’un miroir invisible, réalité et idéalisation s’envisagent, les soli répondent aux duos, les murs d’une boîte surnuméraire s’effondrent avec humour, les jeux de contraste finissent par s’épuiser pour harmoniser les images. Danseur et chanteur ne font qu’un, « radio Gaga » en mains, à se demander s’ils « rêvent », s’ils « aiment », à se donner « rendez-vous » et à lancer leur cri de vie à l’assemblée.

Béjart décloisonne, voile et dévoile (les remparts de son « Presbytère » sont faits de linges, d’ailes, de flocons, de plumes, de tissus et de draps de bains), dans le seul but d’interroger les notions de place et d’identité. Il redonne ainsi d’autres contours et d’autres lettres à la maladie, un « s » qui serait silence et spectacle, un « i » de l’isolement et de l’idéal, un « d » évoquant douleur et distance, un « a » d’angoisse et d’amour – auquel on pourrait ajouter celui d’accords qui s’inscrivent en majuscule.

Le Presbytère n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat
Chorégraphies : Maurice Béjart
Par le Béjart Ballet Lausanne, dir. Gil Roman
Musique : Queen – Mozart
Costumes : Gianni Versace
Lumières : Clément Cayrol
Montage vidéo : Germaine Cohen
Réalisation lumières : Dominique Roman
Crédit photo: Doron Chmiel
Au Palais des Congrès de Paris du 4 au 6 avril 2015 puis en tournée jusqu’au 24 avril 2015

 

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