Théâtrorama

En façade : une fleur mystérieuse tissée de six pétales entrecroisés à la fin Moyen Âge, découverte par Mérimée dans la Creuse à la moitié du XIXe siècle et aujourd’hui conservée au musée de Cluny à Paris. C’est la « Dame » du Maître de Moulins et sa délicate exposition des cinq sens reliés aux cinq premières tapisseries. En deçà, que Gaëlle Bourges nomme « par-delà », le sixième sens et la sixième œuvre à déflorer : les dessous encore bien plus secrets de la Dame et sa licorne.

La démonstration commence avec cette phrase empruntée à l’« Adieu au langage » de Jean-Luc Godard : « Il n’y a pas de nudité dans la nature. Les animaux ne sont pas nus parce qu’ils sont nus. » Et elle se termine par un appel à voir par-delà le seul sujet (re)présenté, au-delà de la singularité des êtres et des formes, dans cet « envers qui est le monde de la multiplicité, de l’imperfection et de l’ouverture » de Gilles Deleuze. Entre les deux, Gaëlle Bourges laisse entendre un autre écho, la réflexion de Jean-Luc Nancy qui opère un retournement, de sens comme de silhouette : « Le nu ne regarde pas : il est regardé, et par lui-même aussi. C’est pourquoi la toile est vide et nue (…) – comme un grand désir tendu. (…) La nudité n’est pas un être, pas même une qualité : c’est toujours un rapport, c’est plusieurs rapports simultanés, à d’autres, à soi, à l’image, à l’absence d’image. »

Ce désir est bien au cœur de l’œuvre, et il se « tend » comme un membre. Ou plutôt, il est dans un premier temps à sa lisière, en parachève et en écarquille l’œil et la réflexion. Sur la dernière tapisserie de la Dame à la licorne, l’inscription « A. Mon seul désir. I » permet à la chorégraphe de déplier un long panneau de velours rouge bandé comme une caresse à l’avant-scène, et de glisser dedans quatre danseuses avant de le faire exploser à la façon d’une peau qui se rompt. Se répandront au dernier tableau une trentaine d’hommes et de femmes aux corps exposés. Ils deviennent « sujets » au sens étymologique du terme, « subjectum », c’est-à-dire « jetés sous », ne voilant plus rien d’eux et laissant ainsi totalement libre toute interprétation – que dit cette inscription énigmatique figurant sur la dernière tapisserie et que disent ces trente danseurs gesticulant dans un rythme hurlant, avec leurs masques d’animaux et dans leur plus simple appareil ?

Extase et autoréflexivité
A mon seul désir est une filiation, autant qu’une imbrication, de postures et de situations. Quatre femmes font tout d’abord lentement image sur un fond intégralement rouge. Elles posent sur une toile qui s’étale d’un bout à l’autre de la scène les éléments propices à un paysage qu’elles déchargent de toute puissance allégorique. Elles remplissent ce paysage de plantes à la tige coupée, œuvre sur œuvre, littéralement fleurs sur « mille-fleurs » (nom donné à ce type de tentures que l’on appelait également verdures). Elles n’auront d’existence ni n’évolueront dans aucun autre espace que celui dévolu à la pièce elle-même, iconographiquement, chorégraphiquement.

Autour d’elle, une voix – celle de Gaëlle Bourges – fait pénétrer dans la chair en vie de la toile. L’exposé, érudit et intrusif, ordonne de « s’habituer au noir pour arriver à voir ». Il faut donc accepter de suivre le fil de l’histoire de la Dame à la licorne, s’attarder sur le contexte religieux et parfois politique, frôler les détails qui échappent à la première vue, embrasser ceux qui demeurent secrets, étreindre ceux qui conduisent « par-delà » l’étoffe. Distillés dans ce « jardin clos », chaque motif se fait indice de discernement : le singe soumis à ses seuls instincts, le chien entre amour conquis et amour dompté, le lapin lubrique, le renard séducteur, et la licorne, ce pli cacheté par lequel entrer.

Gaëlle Bourges finit par déchirer ce parterre vertical jonché de fleurs équivoques elles aussi ; de l’amour courtois, elle ne retient que l’unique désir qui était déjà synonyme d’accomplissement dans le langage amoureux médiéval. La lice se fend alors, entamée à toute bordure par un trop plein de symboles et de significations : tout apparence d’Eden n’est sans doute déjà en réalité qu’une terre d’apocalypse.

A mon seul désir
Conception et récit de Gaëlle Bourges
Avec Carla Bottiglierri, Gaëlle Bourges, Agnès Butet et Alice Roland ou Marianne Chargois + 34 danseurs pour le bestiaire final
Musique : XTRONIK et Erwan Keravec
Lumière : Abigail Fowler et Ludovic Rivière
Régie : Stéphane Monteiro
Crédit Photo Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Présenté au Festival d’Avignon IN du 14 au 21 juillet, puis en tournée 2015 / 2016

 

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