Théâtrorama

La « genèse » de Sidi Larbi Cherkaoui confond éclosion et chute, murmures et convulsions. Dans la naissance comme dans la mort de toute chose et de tout être, des pans de mur modèlent un espace aseptisé fait de cloisons transparentes d’un hôpital collectif ou de celles mouvantes d’un labyrinthe de mythes originels. En plein cœur, la source du chorégraphe, berceau rond et glacial, fourmille de corps-outils, souffrants, patients, en lutte pour accueillir des miracles.

Au tout premier tableau, la scène du nouveau spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui, 生长 Genesis, ressemble à un laboratoire, un cabinet de curiosités humaines au-dessus duquel plane la menace du nombre, du silence et de la fermeture. Encadrés comme les trois musiciens et chanteurs derrière eux, ils sont sept danseurs – quatre chinois de la compagnie Yabin Dance Studio et trois de la compagnie du chorégraphe, Eastman – à compter les millimètres de sol qu’il leur reste pour évoluer. Chacun à leur tour, ils deviendront le savant et le cobaye de l’autre, au centre des expériences, éprouvant l’autre puis le mettant aussitôt à l’épreuve, cherchant à fuir et interrogeant sans cesse les possibilités d’un « être-corps ».

Genesis 2 - � Koen Broos - copie

Flux vital
La danse de Sidi Larbi Cherkaoui est faite de « gestes qui fabriquent le corps à chaque instant », selon la formule d’Hubert Godard ; d’où cette attention particulière à ce que peuvent l’œil (qui cherche sans cesse un autre regard, d’amour ou d’affront), la main (frôlant, guérisseuse), le pied (souvent tendu et flex), ou encore la chevelure (longue et caressante). Ce sont des organes et des membres en douleur et en danger, pris dans un réseau minimal mais transformés en seuils d’énergies vitales.

Les corps sur scène sont ainsi à la mesure du monde, rendus à des champs d’expériences et à des objets et sujets d’observation. Le combat qui s’engage, onirique ou dément, est donc double : contre soi avant tout – la folie, le cri et les vanités au miroir affleurent de toute part – et contre l’entourage proche ou lointain. Pour sortir des grilles et du symbole « carré » asphyxiant (les cages, les boîtes), les danseurs embrassent et formulent d’autres figures, « cercles » et avatars de cercles. Aussi ne cessent-ils de dessiner des sphères et des arcs à chaque geste, retenant et faisant rouler des boules de cristal pour maintenir des liens entre eux, étirant leurs manches – envoûtante Yabin Wang qui avait déjà utilisé cette distension dans une séquence du film « Le Secret des poignards volants ».

Écartant l’espace, ils trouvent alors le moyen de s’extraire d’une prison initiale, qu’elle soit grillage extérieur ou forteresse intime, pour chercher un terreau neuf et personnel. Cela passera par le contact, rendant possible toute transformation du monde et de soi au monde : la genèse est elle-même un cycle, en évolution, terre irréelle au premier instant, puis mythologique et enfin libérée dès lors que le mouvement l’investit et que chacun se fait prolongement de l’autre.

生长 Genesis de Sidi Larbi Cherkaoui
Avec Yabin Wang, Qing Wang, Fang Yin, Chao Li, Elias Lazaridis, Johnny Lloyd, Nemo « Levy » Oeghoede
Composition musicale : Olga Wojciechowska
Musiciens : Barbara « Basia » Drazkowska, BC Manjunath, Kaspy N’dia, Johnny Lloyd, Kazutomi « Tsuki » Kozuki
Prod. Yabin Studio / Eastman
Crédit photo: Koen Broos
À la Grande Halle de La Villette du 1er au 5 décembre 2014, puis en tournée européenne jusqu’au 5 juin 2015

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