Théâtrorama

Ce sont des centaines de pages pour une plume unique, la fulgurance d’une prosodie – parfois de vers – hachée, au rythme effréné. Des morceaux intimes qui s’étalent sans distance ni retenue, parfois incohérents, mais implacables. Follement, librement, Vaslav Nijinski s’écrit, éveillé et endormi, crie, ne rature jamais. Sur scène, le plancher qui accueille son texte est courbé comme sa propre feuille, instable comme son esprit souffrant.

« Vaslav était comme l’une de ces créatures irrésistibles et indomptables, comme un tigre échappé de la jungle, capable de nous anéantir d’un instant à l’autre. » Ces mots d’une épouse, alors que le danseur est interné depuis une dizaine d’années, pourraient autant s’appliquer aux gestes mêmes de Nijinski, ceux de sa danse, ceux de son écriture. Rédigés en quelques semaines durant l’hiver 1918-1919, les « Cahiers » dessinent l’essentiel de la brisure de l’âme d’un génie – lui qui ne pourra jamais plus danser, alors en pleine chute, bientôt contraint à une immobilité qui durera plus de trente ans jusqu’à sa mort en 1950.

Les notes du danseur sont heurtées et syncopées, nourries de flux contradictoires. Pour seule encre, un flot ininterrompu de rêveries et de cauchemars du sentiment, que Nijinski plaçait au-delà de toute création : nulle invention possible pour cet autoproclamé « philosophe qui ne pense pas », mais qui déverse ses phrases alors même qu’il les étouffe, animé d’un feu divin et hanté par des pôles et des tentations contraires. Vie et mort, Dieu et diable, amour et haine, l’aporie tourne souvent à la transe et à l’incantation. Nijinski se dit homme car Dieu, Dieu car homme, et son texte est dense se réclamant de l’épure, fiévreux et nerveux à l’endroit où il ordonne l’apaisement.

« Je construirai un théâtre rond »
Hors lignes, hors scène, le monde du danseur est tragiquement circulaire. Il ne cessait de dessiner des cercles, et se disait dévoré par l’image d’un arbre au bord d’un précipice. Pour Christian Dumais-Lvowski qui adapte les « Cahiers » et Daniel San Pedro et Brigitte Lefevre qui les mettent en scène, il fallait montrer ces coulisses pliées, ce lieu même d’un « inconfort », en déséquilibre, pour figurer la prison mentale de Nijinski. La longue litanie d’un incompris glisse dans les plis d’une scène pentue, où il tombe, roule, court, sans élan, et assène à la face d’une ombre un discours tantôt féroce et lapidaire, tantôt quiet et enfantin.

Car ils sont deux pour dire l’un : Clément Hervieu-Léger d’un côté, frêle et flambant Nijinski au costume blanc, et Jean-Christophe Guerri de l’autre, symbolisant tous les autres. C’est un dos-à-dos, un face-à-face, une assimilation délirante ; l’autre, cet homme en noir plus âgé qui rhabille le premier, pourrait être à la fois la raison et la déraison du danseur, son frère fou, dopplegänger transporté, le docteur Fränkel, le dérèglement de sa poésie qu’ils scandent tous les deux, ou bien le maître, amant et haï, Diaghilev, sa femme Romola, ou encore le destinataire sans visage des « Cahiers », confident ou critique qu’il redoutait tant.

Il se savait fou, aimant les fous, aimé des fous ; il se voulait martyr, pétri par ses propres fautes à corriger. Le plancher qui les accueille, lui et son double, est l’espace d’un sursaut devenu impossible – où seule la parole, sa voix, remplace désormais ses gestes de passionné.

Les Cahiers de Nijinski, de Vaslav Nijinski
Texte français et adaptation : Christian Dumais-Lvowski
Mise en scène : Daniel San Pedro et Brigitte Lefevre
Avec Clément Hervieu-Léger de l’Académie-Française et Jean-Christophe Guerri de l’Opéra de Paris
Lumières : Bertrand Couderc
Texte intégral des « Cahiers » (trad. Galina Pogojeva) aux éditions Actes-Sud (1995)
Crédit photo: François Rousseau
Au théâtre de l’Ouest Parisien de Boulogne-Billancourt du 8 au 18 janvier 2015

 

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