Théâtrorama

Ceci est un insecte. Sa cage est métallique ; sa musique est électronique. Il se déplace toujours en nuée, cherche qui dans la cohue aura l’étoffe d’un roi, l’égard d’un disciple ou la faiblesse d’un sacrifié. L’ocelle ruisselant, l’antenne frémissante et la patte frétillante, il vole toujours à fleur de sol, rend parfois les hommes poètes, mais annonce aussi la fin de leur règne. Deuxième acte pour Akaji Maro et les danseurs butô du Dairakudakan à la Maison de la culture du Japon à Paris avec « La Planète des insectes ». Quand la danse des ombres emprunte à l’éphémère des papillons, myriapodes et autres coléoptères.

C’est l’histoire d’un coup de foudre artistique et d’idées fixes que deux virtuoses dans leur domaine respectif ont en commun. D’un côté, Akaji Maro, à la tête de l’une des compagnies les plus importantes de butô. De l’autre, Jeff Mills, l’une des plus grandes figures de la techno minimaliste de Détroit. Les deux artistes se rencontrent il y a quelques années à Paris. Entre curiosité et admiration, chacun appréhende l’autre à travers son art. Le premier découvre au Rex Club les sons du second qui lui paraissent aussitôt « inaudibles, comme s’il percevait des signaux de l’univers, les faisait traverser son corps pour ensuite les traduire en musique » ; le deuxième se retrouve fasciné, à la Maison de la culture du Japon, par l’une des performances du premier, se demandant « quel genre de personnage pouvait bien se cacher derrière ce maquillage blanc ».

Au delà de leur maestria, les deux hommes se reconnaissent aussitôt une lubie en partage : un goût certain pour les interrogations extrasolaires et une façon bien à eux de faire dialoguer l’infiniment grand et l’infiniment petit. Pour « La Planète des insectes », leur deuxième collaboration, les accords de Jeff Mills – ainsi que ceux de Keisuke Doi qui travaille fréquemment avec Maro – servent de partition cosmique aux gestes insondables de danse butô.

Pour qui fait sa mue
Cela s’ouvre sur la fourmilière déséquilibrée des hommes. Une vingtaine d’employés cambrent les membres et froncent les fronts, pris dans le cercle vicieux des habitudes quotidiennes. Autour d’eux, cinq grillages de fer fendent l’espace et vacillent sur des mesures électroniques. La nébuleuse des hommes se désolidarise bientôt ; le dérèglement ambiant annonce leur temps révolu. Le futur tableau sera fantastique et futuriste, extravagant et inquiétant. Place aux insectes et aux métamorphoses des corps, aux grimaces d’effroi et aux mimiques aussi minimes que désarticulées.

Dans l’immense cage de Maro, carrée ou circulaire, ça grouille et ça gesticule dans tous les sens, ça se prend dans ses propres filets, ça semble se tordre de douleur à moins que ce ne soit d’hystérie. La multitude s’écartèle pour dénicher les futurs sacrifiés de l’essaim, puis se rallie à l’éclosion de ses nouvelles larves. En miroir, le jeu de ces infimes créatures calque bien d’autres perturbations qui nous seraient parfaitement étrangères si elles ne nous ressemblaient autant. De l’homme et de l’insecte, qui emprunte et qui apprend à l’autre ? Aussi le spectacle naît-il d’une interrogation de Maro : « Quand on regarde des mouches se frottant les pattes, on y voit des gestes humains. Mais est-ce que ce ne sont pas plutôt les humains qui ont gardé cette gestuelle des mouches ? On croit observer les insectes, mais ne serait-ce pas eux qui nous observent ? »

Rien d’étonnant si ces invertébrés aux réflexes syncopés portent pour tout vertex une théière rutilante et pour toute mandibule sa anse, pour tout abdomen le portrait même du danseur et pour toute aile son chausson rouge. Rien d’étonnant non plus à ce que Bashô vienne déclamer en pleine tripotée ses haïkus à l’éloge du grillon, de la cigale et du moustique. Au feuillage touffu et éventé qui sert de fond de scène, Maro met l’immensité en balance pour révéler la magnificence des ombres et du monde de l’invisible.

La Planète des insectes
Direction artistique, chorégraphie et mise en scène : Akaji Maro
Musique : Keisuke Doi et Jeff Mills
Costumes : Kyoko Domoto
Pièce pour l’ensemble des danseurs de la compagnie butô Dairakudakan
Photo © Chris Randle, VIDF2015
À la Maison de la culture du Japon à Paris du 11 au 20 juin 2015

 

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