Théâtrorama

Chaque nuit, Yasuko tient dans ses gants noirs les tiges d’un bouquet invisible, des « fleurs de douleur » qu’elle vient offrir à Aoï, alitée dans une chambre d’hôpital. Elle pénètre dans l’enceinte comme un souffle, sur la pointe des pieds, empruntant la passerelle dévolue à un théâtre ancestral. Son kimono a été remplacé par une robe. Face au masque de Lady Aoï et au visage contrit de Hikaru, le mari de la patiente, ses traits demeureront paralysés, comme sa voix. Elle préfèrera souvent les gestes aux mots, ceux de son « corps de nuit », de son « corps libre », des gestes-simulacres ravivant une mémoire sombre ou le fantasme d’une étreinte.

Lorsque la visiteuse entre, Hikaru, « la lumière », s’éteint, ainsi que toutes les formes sensibles autour de lui – la voix hallucinée et suggestive d’une infirmière, la sonnerie qui s’étrangle du téléphone. L’homme, « remarquablement beau » dans le texte de Mishima, ne sortira plus d’une nuit sur laquelle il ne pourra avoir aucune prise, sphère du sommeil ou de la mort, d’illusions et d’angoisses. Raphaël Trano de Angélis fait du sol de son songe un sable fin qui enclot le temps et la dune d’un souvenir. Ce sera le dernier lieu à l’accueil d’un tout premier – le vestige de la rencontre entre Hikaru et Yasuko quelques années auparavant.

Ensemble, ils se souviennent d’une maison au toit vert près d’un lac et de la voile d’un yacht, de ce balcon de bois, de ces roseaux qui se pliaient au vent et de ce navire qui chavirait, de la fragilité des choses et des êtres. Il était alors très jeune ; sa voix à elle était déjà âpre. Elle le maintenait dans son amour comme dans une cage tandis que s’étranglaient alentour une faune fragile sur la pelouse et un bestiaire mythologique grouillant dans les montagnes. Par ombres, dans des mouvements envoûtants puis violents, et à travers les accents d’un chœur répétitif, les tableaux du passé s’impriment à nouveau sur la scène actuelle, s’insinuant par les « fissures », comme le corps de la danseuse.

Entre les lignes de Mishima
Il faut sans doute se souvenir de la pensée claudélienne du Nô, citée par Marguerite Yourcenar en préface de la traduction qu’elle a consacrée aux « Cinq Nô modernes » de Mishima, pour aborder l’adaptation proposée par Raphaël Trano de Angélis, cette pensée qui « simplifie et exagère » à la fois, associant le drame grec à « quelque chose qui arrive » et le Nô à « quelqu’un qui arrive ». Le jeune metteur en scène, étudiant en deuxième cycle du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, connaît bien les ressorts du théâtre japonais pour les étudier depuis plus de dix ans. Il en restitue l’espace dépouillé, les musiciens en fond de scène dirigés par Hacène Larbi, le chœur ici formé par des comédiennes et des chanteuses, ainsi que la danse, placée sous l’œil complice de la virtuose Kaori Ito.

Si le masque, autre élément essentiel du Nô, n’est que le moulage concret de celle qui se meurt et qui donne son titre à la pièce, il se devine pourtant à chaque endroit, par les empreintes de pas de Yasuko et Hikaru lorsqu’ils dansent, et surtout à travers le voile du visage de la bourgeoise, sa voix lourde et figée, ses mains de glace dans lesquelles « aucun sang ne circule ». Tous sont des fantômes vivants, de l’infirmière dans ses discours et attitudes mécaniques à la malade que tous délaissent, jusqu’à Hiraku hanté par ses souvenirs et la jalousie de la visiteuse. Rien de ce qui arrive ne pourrait effectivement se dérouler, sauf par la présence de leurs seuls corps, tous signes d’un manque essentiel. Entre les lignes sobres et implicites de Mishima, Raphaël Trano de Angélis parvient à faire filtrer les « pensées de souffrance » par les accords d’une « musique étrange », par un chœur soudain dissonant qui se désolidarise, par une chute et par un masque qui se brise en morceaux, rendant toute sa modernité à « Lady Aoï ».

Lady Aoï
De Yukio Mishima
Mise en scène de Raphaël Trano de Angélis, assisté par Adrien Guitton
Traduction et adaptation : Dominique Palmé
Avec Noémie Ettlin (danseuse), Nicolas Gonzales (comédien), Clarisse Sellier (élève comédienne)
Regard chorégraphique : Kaori Ito
Scénographie et accessoires : Yaël Haber et Karolina Howorko
Travail du chœur : Philippe Lardaud
Lumière : Dominique Nocereau
Design sonore : Gilbert Nouno
Son : Xavier Bordelais
Photo © Joséphine Lointaine
Au Théâtre de l’Aquarium / Cartoucherie de Vincennes dans le cadre du festival des Écoles du théâtre public, du 18 au 28 juin 2015

 

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