Théâtrorama

Il faut imaginer les traces laissées par des gestes dessinant un espace nourri et épuisé par ses propres manques ; ils naissent d’un corps aphasique et d’un esprit amnésique, ceux d’un créateur « sans ». Xavier Le Roy évolue et fait évoluer ses pantins sur une scène sans mémoire ; nul regard en arrière ni au-delà, nulle minute qui passe ni promesse : simplement le risque à prendre d’une danse nécessaire.

C’est ce qu’il dit au premier temps d’une « conférence » qui n’aura pas vraiment lieu : Xavier Le Roy s’intéresse aux contours de l’expérience de l’incernable, et de l’indiscernable. C’est ce qu’il disait déjà il y a une dizaine d’années. Pour le chorégraphe, il ne s’agit pas de danser pour connaître, mais bien pour reconnaître à la fois les contraintes liées aux mouvements et comment s’articulent les marqueurs de sens entre eux. Mais entente, bruits et contacts s’exposent ici à nu, à la limite du perceptible.

La scène est un sol pré- ou post-apocalyptique. Aucune empreinte pour des corps qui se résument à des silhouettes et à des apparitions immédiates émergeant du noir. L’instant du chorégraphe est une permanence étrange et familière, une esquisse lente de drame ou de miracle. Ce qui bouge le fait machinalement, pierre liquide et légère mue dans les airs ou roche dense se lovant sur un plateau vierge, passant l’épreuve de l’élémentaire et de l’atrophie.

Espace du « moins » / espace de « l’à moins que »
Les trois tableaux « sans titre » poussent la dépouille jusqu’à la saturation : silence au premier, musique au deuxième, cri au troisième. Partout comme nulle part, des visages de marionnettes sans bouche chuchotent, à moins que… leurs membres se tendent et se brisent, à moins que… des unions et des désunions se structurent, à moins que… les corps tombent comme des cadavres, des restes d’ombres d’autres ombres.

La danse de Xavier Le Roy use des artifices d’une poésie tarie : aucun orifice ne se modèle pour permettre la respiration. Ainsi dans l’imminence, le mouvement ne se cherche pas de racine ni de socle mais il parle, à la fois libre et soustrait. C’est l’un des principes mallarméen qui fait de la danse l’art de l’oubli, à la façon d’un poème « dégagé de tout appareil du scribe ».
Le geste perdu s’invente alors sans cesse et se reconnaît en permanence, effacé sitôt tracé, marchant immobile, revenant sur lui-même. Il est à la fois esquive et appropriation, miroir réel de la pensée, imprimant ses métamorphoses et son impossibilité.

 


Sans titre (2014) de Xavier Le Roy
Concept et interprétation : Xavier Le Roy
Réalisation des mannequins : Coco Petitpierre
Organisation : Vincent Cavaroc, Fanny Herserant – Illusions & Macadam
Crédit photo: Jamie North-Kaldhor
Au théâtre de la Cité internationale du 8 au 13 décembre 2014 dans le cadre du festival d’Automne à Paris

 

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