Théâtrorama

Le corps à corps proposé par Yoann Bourgeois ne dure pas plus d’une heure. Une heure soutenue de rapport et de répartition de forces. « Celui qui tombe » est un jeu intensif de compensation entre des individus et une machine qui les anime, les laissant impuissants et les rendant puissants à la fois, dans leurs tentatives, minces mais éprouvantes, de se familiariser avec l’espace pour s’y ancrer et tenter de s’y relever.

L’aire prend naissance depuis une structure plane qui étale sa ligne par le haut, dessinant une scène à mi-distance, hésitant entre ce qui serait un parterre et ce qui pourrait être un par-ciel. C’est une zone inconfortable et évidée. Sur – ou sous – elle, six membres d’une « humanité minimale » en appréhendent le centre et les bords, y tombent et s’y accrochent, l’affrontent et s’y dérobent.

Le premier risque résulte de cette situation. La lutte qui va avoir lieu est celle de collisions inapaisables. C’est une mise en balance qui interroge le comportement et les mouvements des êtres face à une machine. Elle place au centre une plateforme horizontale et giratoire, penchée par à-coups de plus en plus violents et tournant à un rythme de plus en plus rapide, qui semble tout d’abord évoluer toute seule. Sur elle, une assemblée se compose et se décompose, butte et trébuche au seul gré de ses variations : trois hommes et trois femmes pèsent et glissent dans un état intermédiaire.

De cette situation éclot donc un nouveau risque, qui survient cette fois de leur position. Pris dans un état limite, dans cet entre-deux inconfortable, les six acrobates se retrouvent au point exact d’un intervalle, dans un flottement qui trompe à la fois l’acte et la permanence de cet acte. Ils sont tout entiers « suspension », comme souvent dans le travail de Yoann Bourgeois, eux-mêmes balancés par cette balance incontrôlable, n’ayant prise sur rien, jamais complètement debout, jamais complètement couchés, n’appartenant jamais ni tout à fait à la terre, ni tout à fait au ciel.

Le paradoxe d’une attitude
L’élévation, comme l’occasion de se défaire de ce manège, paraissent impossibles. La rivalité entre les hommes et la machine ne s’origine dans aucune révolte, et n’en éveille pas plus. L’espace est aussi plat qu’implacable, voyant apparaître une somme d’accidents engendrant des menaces et la prise de conscience du danger qui affleure çà et là. Lorsque cela fléchit d’un côté, le groupe se désolidarise pour tenter de voir un nouvel équilibre se faire par un réseau de contrepoids à trouver. Il atteint le centre puis rejoint les bords ; il frôle la lisière puis se hasarde à passer de l’autre côté, mais ne trouve là que la répétition infernale de ce qu’il le secouait à la première surface.

Si la consolation finale sera triste, la chute dont il est question n’est pour autant pas uniquement l’expression d’une déchéance. Yoann Bourgeois explore tous les sens possibles contenus dans le titre donné à sa création. « Celui qui tombe » est ainsi celui qui danse, qui saute, qui court et qui trébuche. Il est aussi celui qui fait tomber l’autre, qui oublie et se fait oublier, celui qui fait rire, celui qui est abandonné. Il est l’incontrôlable et l’incontrôlé, jamais moteur, mais cherchant toujours à se libérer.

Le dernier risque à prendre, ou à vivre, est donc celui de la résilience et de la mort. À l’écart de la machine, des hommes voilés, de simples mains noires, interviennent sur la structure d’ensemble, la plongeant par moments dans l’étrange et l’inquiétant. Autour, des préludes classiques laissent place à un air désaccordé de « My Way », conduisant au terme de l’épreuve. « Celui qui tombe » serait donc alors surtout celui qui devient, qui évolue car il est mû par une force extérieure qui agit sur sa propre gravitation et sa propre constance.

Celui qui tombe
Conception, mise en scène et scénographie de Yoann Bourgeois, assisté de Marie Fonte
Pièce pour six acrobates
Lumière : Adèle Grépinet
Son : Antoine Garry
Costumes : Ginette
Crédit Photo : Géraldine Aresteanu
Au Monfort Théâtre / Théâtre de la Ville du 22 septembre au 10 octobre 2015

 

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