Théâtrorama

Ils arrivent les lèvres noires et l’insolence au coin des yeux. Un par un, à fendre un décor de ruelle sombre, de nuit pleine et déjà fracassante. Ils sont une quinzaine de rejetons effrontés venus de Montréal, aux consignes d’un collectif de quatre artistes pluridisciplinaires formant (LA) HORDE. Il y a encore quelques mois, ils ne connaissaient rien du Jump Style, réplique en danse du genre musical électronique qui a éclos dans les années 1990 en Belgique, depuis répandu sans école via Youtube. « Avant les gens mouraient », désormais, ils cognent et sautent, la lancinance pour seule alliée.

Cela sonne comme une pensée issue d’un texte de Nietzsche : « Avant les gens mouraient ». Il y a quelque chose d’une lumière et d’une journée déjà consumées, la marque saccadée des gestes d’un crépuscule, violents, agressifs, révoltés. Une danse faite d’isolations tranchantes, des jambes aux bras en passant par le buste, de coups de marteau imaginaires et de force animale. Ici, le cortège formé par la meute a l’intensité d’une ivresse dionysiaque, mais qui serait libérée de toute essence divine ou sublime. La transe, si elle est ensorcellement, ne relève d’aucune extase. Elle se donne brute, parfaitement codée et convulsive.

La mesure semble impossible à tenir – le langage est haletant ; il est une secousse ininterrompue, boitillante et toute de soubresauts et de quarts de tour discontinus. Des précipités qui s’épuisent, et cette impression de corps qui s’accordent en nuée, mais sous une pluie grésillant et infiniment impatiente. Les éclats ne laissent rien au hasard : lorsque cela bat, c’est pour mimer le rythme d’une horloge qui se remonte et se recharge, ose quelques influences classiques ou de pantomime, puis retrouve aussitôt sa propre énergie vitale. Les aiguilles du pendule se moquent du passé, de cet « avant » de la mort ; elles sont au contraire fixées sur un présent fondamental.

Corps instruments
La rébellion est une affaire de groupe, mais chacun est bien le moteur unique de sa propre explosion. Même immobiles, les jeunes danseurs ne semblent jamais marquer de temps d’arrêt, comme si les sons de techno hardcore étaient déjà imprimés en eux. Ce qu’ils cognent, ce sont des crans de refus et d’insoumission, pour le décompte d’un rythme personnel qui se cherche. Dans une rue banale où seules s’élèvent quelques barrières délimitant l’espace – la future arène –, ils sont chacun particules et poussière d’une lutte éreintante, se liguant et se désolidarisant à bâtons rompus, heurtant les harmonies, jouant de leurs corps-instruments qu’ils transforment en corps-césures.

Il y a une grande impertinence dans cette danse de combat, ordinairement et nécessairement brève, frôlant l’exténuation des exécutants. Via ce nouveau projet de (LA) HORDE, Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel et Céline Signoret, qui œuvrent tous dans l’art vivant et dans l’art contemporain, font encore une fois voix commune pour la mise en scène d’une fièvre et la façon dont elle se propage, isolément et massivement. Et la proposition, rigoureuse, est un assaut autant qu’une épreuve.

Au millimètre, les « jumpers » s’entendent par unions et désunions, toisent l’assistance et se jaugent entre eux. L’expérience est radicale, sans retenue, et chaque mouvement, dans son incision saillante, obéit à une tendance à contre-sens, paraissant naître d’un désapprentissage de toute forme communément admise, ou connue, pour faire émerger des tendances nouvelles. Il en ressort une liberté aussi criarde que suraiguë, comme l’expression d’une brèche qui s’ouvre depuis le beat déchirant qui leur sert de toile de fond.

Avant les gens mouraient
Mise en scène et dramaturgie : collectif (LA) HORDE – Arthur Harel, Jonathan Debrouwer, Marine Brutti, Céline Signoret
Pièce pour 15 interprètes de l’École de danse contemporaine de Montréal en fin d’études
Création musicale : Guillaume Rémus
Création lumière : Thomas Godefroid
Photo © (LA) HORDE
Premières dans le cadre des Denses Journées de la danse du MPAA / Saint-Germain les 8 et 9 mai 2015

En tournée parisienne au MPAA et au centre Pompidou, toutes les informations sur le site de (LA) HORDE

 

 

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