Théâtrorama

Je t’ai rencontré par hasard

C’est une histoire qui se montre par brisures et par permanence. C’est un dialogue dansé entre deux solitudes, l’écriture d’un chœur, une écriture de cœurs. Une femme rencontre un homme « par hasard » ; ils se frôlent puis s’assemblent, et c’est déjà toute une littérature qui s’engage. La nouvelle création de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault s’appuie sur un sol de mémoire, précisément là où la métaphore amoureuse des corps prend place.

Il y a un peu plus de dix ans, un premier appel aux souvenirs faisait remonter un passé par fragments. La pièce initiale du Théâtre du Corps interrogeait tout entière la trace et sa survivance. Une enfance, la naïveté des jeux et l’insouciance des émois, une rencontre qui s’occupait de tout sceller, et récit et portraits se fixaient déjà comme dans un recueil de diapositives. Un seul geste voyait alors défiler les pages sous cette unique demande : Souviens-toi…  La ligne d’hier à aujourd’hui ne s’est pas brisée ; elle poursuit son chapitre en convoquant les mêmes corps sous de nouvelles figures littéraires, symboliques et familières. On croirait lire « Souviens-toi… Je t’ai rencontré par hasard » d’un souffle. Entre les deux, la filiation cherche les vers de Racine et se cherche dans les aphorismes de Roland Barthes ; elle met à l’épreuve non seulement le langage mais aussi, et surtout, la danse.

Au tout début, le mythe met l’un à distance de l’autre. Elle porte l’habit blanc – il se tient à ses côtés, assis. Dans cet entre-corps, il n’est de place que pour des respirations franches et pour cette parole qui les séparent : « La solitude, ce sont les éléments qui dansent seuls autour de nous. » L’autre, comme le mot, est tenu à son état de souffle et de simple son. Lorsque Pietragalla parle, elle allonge et ouvre la syllabe d’« estompe » à « estampe » ; lorsqu’elle danse, les vides et les manques s’amenuisent, et les gestes s’épanchent pour accueillir un autre corps.

C’est un vertige, l’image d’un équilibre à trouver sur son propre fil et sur le fil de l’autre. L’amant envisagé est un funambule qui tient notre main de funambule. Elle et lui rêvent peut-être, ils sont miroirs et fuites parallèles. Et chacun achève le tableau entamé par l’autre : il crie quand elle ouvre la bouche, il accomplit le mouvement quand elle pose un pas au sol, il se recueille quand elle fait mine de s’assoir. Ils se rejoignent au croisement, en plein transfert amoureux.

De hasard en habitude

Je t'ai rencontré par hasard pho to Pascal Elliott Il faut, selon Barthes, beaucoup de hasards pour trouver, « entre mille », « l’Image » qui convienne seule à un désir. Ce désir se situe en elle et en lui, puis se projette vers elle et vers lui. Il transpire depuis des cloisons à abattre pour que le hasard se transforme en rencontre – un tableau montre Pietragalla à l’abri d’une maison, derrière une fenêtre allégorique. Mais aussi depuis la bascule quasi immédiate qui retourne cette occasion en habitude. Là, Pietragalla et Derouault empruntent au cinéma muet et à la mécanique lancinante des corps, au théâtre d’objets, au hip hop et à l’arabesque, de gestes répétitifs en scènes d’intérieur spontanées.

Je t'ai rencontré par hasard pho to Pascal Elliott Dans un face-à-face cyclique autant qu’à travers leur pas de deux, en noir et blanc, sous des airs classiques et contemporains – convoquant Vivaldi, Mahler, Yann Tiersen, Portishead ou encore les créations de Yannaël Quenel –, les mimes jouent et rejouent des saynètes humoristiques et, bientôt, des interludes dramatiques. Car le puzzle ordonne un franchissement. De deux corps qui n’en font qu’un, de cette zone délimitée et protectrice, l’alliance fait naître un nouveau corps et éclot dans une zone illimitée, un tête-à-tête avec l’inconnu. Le retournement s’opère au moment même de l’hymen qui se déroule dans un Lacrimosa ; l’acte est une pénétration de l’un dans l’autre avec les risques qu’il contient, entre apprivoisement et retour de la dualité qui peut conduire à la séparation.

S’apaisant, les quatre lettres de Sinatra, « L.O.V.E. », laissent une nouvelle histoire se tracer. Le cœur de « La Vie en rose », que Pietragalla entonne, bat à présent à l’intérieur d’elle-même. Mais rien n’a été oublié de l’union des corps, ni des partages et des apothéoses, ni des abandons et des chutes. Le large miroir qui se dévoile sur scène a simplement changé d’angle et de reflet, tournant les pages d’une passion en danse désormais imprimée, matérielle mais intemporelle.

Je t’ai rencontré par hasard
Mise en scène, chorégraphie et interprétation : Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault (Théâtre du Corps)
Création musicale : Yannaël Quenel
Lumière : Eric Valentin, assisté de Damien Chavant
Crédit Photo : Pascal Elliott
Aux Folies Bergère jusqu’au 21 février 2016, puis en tournée

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