Théâtrorama

Il n’y aura aucun point d’ancrage réel. La ligne, qui se déploie tout d’abord en trace horizontale vacillante, se pliera bientôt en sillons multiples et abyssaux, traversant et renversant. L’espace ne cessera de revenir sur lui-même et de se réfléchir, répercutant idées et formes complexes jusqu’aux moindres gestes de trois danseurs qui arpentent des mondes virtuels et tridimensionnels, naissant en reliefs et disparaissant en nébuleuses. Convoquant les ressources de la science, Multiverse soumet son exigence à l’expérience de projections et de captures de corps et à la dématérialisation du mouvement.

Fruit de deux années de collaborations entre l’Australian Dance Theater et le centre de recherche de la Deakin University de Melbourne, le Motion.Lab, dont les travaux portent sur la capture du mouvement et la technologie 3D, Multiverse puise ses codes de théories physiques et mathématiques. Si la pièce en exploite certains concepts à travers un vocabulaire et une technique relativement inhabituels – multimédia par le mapping vidéo, tracking vidéo, procédés vidéo-ludiques et technologie infrarouge –, c’est pour ajuster leurs différents éléments, et leurs hypothèses, à un langage scénique singulier.

Ainsi de la théorie des cordes, qui voudrait réconcilier la relativité générale (qui s’intéresse au « tout », au « macro monde ») et la mécanique quantique (qui s’intéresse au microscopique). Ainsi du multivers, soit l’ensemble des univers possibles comprenant le nôtre, à la fois fini et infini, ou d’univers qui se créent par le télescopage de membranes d’autres univers entre eux. Ainsi de prolongements et de dimensions indétectables, d’infinies cordelettes vibrantes, ou encore de lois physiques illimitées. De toutes ces notions, Garry Stewart retient un incommensurable réseau de possibilités qui s’ouvre et qu’il applique à même la chorégraphie, offrant ainsi de nouvelles formes d’expression artistiques.

HERO Multiverse © Chris Herzfeld 6 copy

Danse de particules
Sur la scène, sur cette idée d’un méta-monde, l’on croirait par moments à des tableaux maritimes, ou bien à des proéminences de plaines, qui se développent sous un colorama perçant et composite, à dominante rouge. Une géométrie reconnaissable émerge d’une masse abstraite : un arceau cuivré, une architecture de ruines ou de terre, un contour de polygones ou de figures cubiques, une enceinte d’ovocytes. Par séquences et à différentes échelles, des trouées et des interstices laissent apparaître des ombres dansantes et oscillantes. Trois danseurs, trois corps-fréquences, portent sur eux les réseaux dans lesquels ils évoluent, corps sous corps, courbés, à la fois avalés et ramassés par des poids libres et lumineux.

Aux formes qui flottent et qui explosent en particules répondent des gestes nerveux de forces contraintes et saccadées. Le rythme, spasmodique, est soutenu par les sons électroniques de Brendan Woithe, qui battent à une mesure identifiable. En solo, duo ou trio, les danseurs, silhouettes à faire œuvre solitaire et commune, criblent l’espace qui semble déferler par avancées successives. Lorsqu’ils se libèrent de leurs mouvements robotiques, leurs élancées et soulèvements naissent d’un point central qui irradie et qui les conduit vers d’autres centres, un nouvel espace-temps ou bien la figuration d’un infini qui se décompose par fragments.

En chefs d’orchestre ou en simples chaînons de systèmes insondables, les corps en danse se conforment comme ils le peuvent à ces environnements probables, se meuvent en déséquilibres, passent d’oscillations minimales à l’amplitude de vagues. Ils filtrent également dans l’étrange et dans l’inquiétant de mondes dont ils connaissent les détails sans pouvoir en appréhender leur globalité. Trous noirs et sphères blanches s’impriment sur leurs costumes réalisés à l’aide de tissus lumineux. Et l’on croirait par moments à des signes graphiques, à une calligraphie qui se module, elle aussi affranchie et inépuisable.

Multiverse
Conception, mise en scène et chorégraphie de Garry Stewart (Australian Dance Theater)
Avec Kim Wong, Samantha Hines et Matte Roffe
Conception scénique 3D, design et programmation : Motien.Lab & Deakin University
Musique originale : Brendan Woithe (Klang)
Costumes : Catherine Ziersch
Lumières : Damien Cooper
Création vidéo : Matthew Gingold
Photo © Chris Herzfeld
Au Théâtre national de Chaillot du 3 au 6 juin 2015 dans le cadre d’un Focus Australie

 

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