Théâtrorama

Fúria, fureur, ferveur… 

La dernière création de la chorégraphe brésilienne est un cri. Un cri qui déchire la nuit pour remplir le vide de vie. Un cri des oubliés des favelas qui ont leur mot à dire et leur place à prendre. Les bannis des bas-fonds se réveillent et répondent à la violence par la violence dans une transe sans fin et une société sans filtre. 

Le plateau, plongé dans l’obscurité, semble habité par des spectres gisant sous les vêtements informes qui tapissent le sol de leurs notes colorées. La lumière s’installe doucement pour dévoiler une vision d’un chaos, qui évoque la peinture d’un naufrage d’une société en ruine. Lentement, un bras émerge de ce terrain vague. Les corps donnent l’impression de sortir de terre pour se redresser comme une renaissance et se relever progressivement, aidés par une musique de percussions qui monte crescendo pour réanimer les désirs et les espoirs enfouis. Sous nos yeux, une curieuse procession de personnages déambule alors. Le baroque est roi dans un univers où les corps se transforment pour se réinventer sans cesse.

Métamorphoses permanentes

La chorégraphie mue en tableau vivant qui évolue au fil d’une musique hypnotique, contribuant à apporter de la matière malléable dans ce volume fluctuant, et qui abolit les codes de la danse pour aboutir à un lâcher-prise du corps et de l’esprit basculant dans une folie frénétique. La violence de la société résonne ici davantage dans ce magma de corps mis à nu, qui s’exprime dans une énergie brute libérant toutes les pulsions. Les corps, qu’ils soient peinturlurés de bleu ou enjolivés par un accessoire ou une fripe de fortune, ressemblent à des atomes qui n’ont de sens que quand ils sont regroupés pour former une masse en fusion qui explose en jouissance, en douleurs, en violence où chacun devient tour à tour le dominant et le dominé, celui qui reçoit les coups et celui qui les donnent. 

Les scènes passent du sublime où la majesté des poses élève jusqu’au sacré, pour retomber dans un grotesque noir où les corps s’exhibent sans la moindre pudeur et où les visages grimacent pour imprimer leurs émotions dans un espace saturé de sons assourdissants. Les neuf danseurs repartent en farandole, faisant penser à Bit, la chorégraphie de Maguy Marin, avec qui Lia Rodrigues a collaboré. Quand la musique cesse, les corps se figent pour ouvrir la voie de la folie à un personnage semblant possédé et crachotant sa litanie en délire grandiose. 

Fúria impose sa rage à travers une chorégraphie puissante et nécessaire dans un contexte politique où les extrêmes sont au pouvoir. Artiste engagée travaillant depuis des années avec les habitants des favelas, Lia Rodrigues fait de la danse un support universel pour dénoncer les inégalités et réveiller les consciences. Le spectateur saisit l’œuvre par fragment, laissant son œil se poser sur chaque danseur avant de capter une vue d’ensemble de ce jardin des délices où tous les supplices sont permis dans un cauchemar imaginaire qui n’est, hélas, que le reflet des horreurs de la réalité. Derrière cette vision de fin du monde d’un pays où la terre est aussi maltraitée que les humains qu’on recycle comme des déchets à éliminer, la force vitale qui anime Fúria fonde les bases d’un ordre nouveau qui ne demande qu’à émerger pour refonder une communauté unie où toutes les identités ont leur place.

  • Fúria
  • Chorégraphie : Lia Rodrigues
  • Avec Leonardo Nunes, Felipe Vian, Clara Cavalcante, Carolina Repetto, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva, Karolline Silva, Larissa Lima, Ricardo Xavier
  • Durée : 1h10 
  • Vu au TNBA 

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