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Fractus V : la liberté des corps de Sidi Larbi Cherkaoui

Fractus V, la nouvelle création de Sidi Larbi CherkaouiD’une réflexion sur la liberté de pensée à une étude sur la liberté du mouvement, Fractus V, la nouvelle création de Sidi Larbi Cherkaoui, passée par la Grande Halle de La Villette avant de repartir en tournée, poursuit une analyse profonde et parfois violente des liens qui cimentent et qui séparent le corps collectif et le corps individuel. Elle offre également une définition virtuose de ce que peut être un esprit de groupe, rassemblant sur scène des danseurs, chanteurs et musiciens de neuf nationalités différentes.

Le premier des gestes est radical : un homme, tenue bleue de travail ou de tous les jours, s’avance d’un pas sûr et, assénant un coup au micro trônant seul à l’avant-scène, le fait lourdement tomber. Avec cette chute, c’est tout un système – et un symbole – qu’il abat d’un simple revers de main. Car ce mouvement liminaire a en réalité déjà tout d’une véritable lutte. C’est un acte de rébellion, de non soumission. Il est vite souligné par des contorsions expressives et des cris sourds réduisant le visage de l’homme à des mimiques implacables de masque. Toute parole sera dès lors transformée en chant, liturgique, douloureux. Et toute danse engagée ne pourra qu’être marquée par cet accident initial, entre bascules, syncopes et élans rompus.

Le combat concerne cet homme et tous ceux qui s’assembleront bientôt derrière, autour, devant lui, et qui viendront se lier à lui de tous leurs membres et de toutes leurs figures. Le combat s’écoute, se lit, se voit et se ressent. Il est le fait d’un alliage d’influences et d’échos, de résonances de musiques indienne, asiatique, africaine et classique et d’un syncrétisme chorégraphique éprouvé qui passe tantôt du Lindy Hop au breakdance, tantôt du flamenco au contemporain.

C’est un ensemble masculin, puissant, fluide et ininterrompu. Il tient sa cohérence d’un panachage libre de styles et d’expressions, qui ne cesse de reproduire le chiffre de l’infini – tant à travers le décor mouvant que dans chacun des pas, et dans chacun des mouvements des artistes en présence. Et cet infini est le plus invulnérable des témoignages justifiant la lutte, nourrissant chaque danseur et se ressentant dans la distance qu’il place entre lui-même et les autres danseurs. Ainsi, les corps de Dimitri Jourde, Johnny Lloyd, Fabian Thomé Duten, TwoFace et Sidi Larbi Cherkaoui sont à la fois uniques et assemblés ; de même, les musiques et les voix de Shogo Yoshii, Woojae Park, Soumik Datta et Kaspy N’dia sonnent pour elles seules puis finissent par se répercuter entre elles. Comme les essais de Noam Chomsky bordent chacun des tableaux qui se succèdent.

Pensées en danse

Fractus V, la nouvelle création de Sidi Larbi CherkaouiL’infini de Cherkaoui est une ligne ; sa « fracture » ne cesse de dessiner la forme d’un cercle. S’effondrant sous la dictature de l’information et de l’image, isolé des autres, incapable de penser par lui-même et du moindre discernement critique, aliéné, l’individu, prétend Chomsky, se doit de recouvrer une « indépendance d’esprit » et ne peut le faire que de façon acharnée mais organisée. Et, surtout : via une communauté d’esprits. Traduisant ces lignes dans son art, le chorégraphe fournit au penseur une réponse tout aussi intellectuelle. Sa danse, de caractère, faite de singularités accolées, devient souveraine dès lors que ces singularités se rencontrent et s’enrichissent, lui permettant ainsi de s’affirmer et de s’épanouir dans toute sa pluralité.

La victime n’a pu être abattue, même criblée de centaines de balles ; ses os n’ont pu être brisés, malgré les bruits de fêlure ; manipulation, réseaux d’influence, illusion, masques, tombent au profit d’un cercle vertueux et intense. Reformulant le « nous », « soi-même » se défait pour s’étendre. Sur scène, les tenues rouge sang redeviennent bleues et le jeu entre individuel et collectif se clôt sur une libération. Les panneaux mobiles de décor, les ombres, les miroirs, le puzzle tant de fois construit et déconstruit, laissent alors place à un plateau à nouveau vierge, à des gestes et des chants communs, communautaires.

Fractus V
Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui
Danse : Sidi Larbi Cherkaoui, Dimitri Jourde, Johnny Lloyd, Fabian Thomé Duten, Patrick « TwoFace » Williams Seebacher
Musique live : Shogo Yoshii, Woojae Park, Kaspy Kuyubuka, Soumik Datta
Répétiteur : Jason Kittelberger
Décor : Herman Sorgeloos, Sidi Larbi Cherkaoui
Lumières : Krispijn Schuyesmans
Son : Jef Verbeeck
Crédit Photo D.R.

Vu à La Villette le 7 juin 2016 avant tournée

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