Théâtrorama

Du château que Marcial Di Fonzo Bo dresse dans son adaptation cinématographique pour enfermer les « Démons » de Lars Norén, il ne reste sur la scène du théâtre du Rond-Point que l’ossature froide et mouvante, circulaire, d’un appartement cossu mais dépouillé. Un couple (Romain Duris / Marina Foïs), et bientôt un autre (Anaïs Demoustier / Gaspard Ulliel) invité une nuit au banquet cruel du premier, s’y partagent les cendres et les débris d’un miroir infernal placé entre eux.

La structure de bois est immense, ligaturant jusqu’à les étouffer les personnages qui évoluent dans son cadre. Et le tableau n’autorise tout d’abord aucun écho. Katarina – Marina Foïs – crie sans parvenir à se faire comprendre, cherchant à interpeler Frank – Romain Duris – qui s’évertue à ne rien vouloir entendre d’elle. La voir, pas plus. Elle semble aussi minuscule que sa voix est pincée, affalée sur un lit aux draps blancs échoué au coin d’une pièce sans cloison, le corps à l’avant-scène mais pourtant perdu dans une chemise blanche bien trop grande pour elle. Quand cet autre qu’elle réclame finit par lui répondre, c’est pour jouer à l’absent : « C’est toi ? », demande-t-elle. « Non », dit-il, tout en continuant à gesticuler et à chanter dans une autre langue.

Ce qui lui reste à marmonner se murera dans ce « rien » et cet « absolument rien » qu’elle répètera sans cesse. Il faudra donc faire avec ce vide et avec la violence de gestes et de discours qui ne s’actualisent pas. Ce premier couple en noir et blanc s’obstrue dans une apparence de démons sombres mais des dialogues de fantômes. L’un et l’autre accumulent des répliques sans retour possible, chacun demandant à l’autre de reformuler ce qu’il vient de lui dire, faisant bégayer et invalidant l’échange dans un même temps.

Quant au second couple formé par Jenna – Anaïs Demoustier – et Tomas – Gaspard Ulliel –, le portrait initial de ces jeunes parents pourrait s’équilibrer et être à l’exact opposé, elle dans sa tenue bigarrée et débordante de sueur et de mots, lui taiseux et terre-à-terre. Mais sa coquille pleine éclatera elle aussi une fois prise dans les rouages et les diffractions du premier.

Démons intérieurs
DEMONS_GiovanniCittadiniCesi_019À l’image de ce manège macabre qui enferme les personnages, au centre duquel trône les cendres de la mère de Frank et contre lequel ils demeurent tous impuissants, la pièce de Lars Norén est un réseau d’abymes, entravant le dire autant que le faire. Dans ce huis clos, il n’est question que de spectacle et de déguisements, d’incarnation et de privation, d’insatisfaction virale transformant les rapports de force en rapports de faiblesse qui agissent sur les deux couples, à la fois interdépendants et interchangeables.

Frank pourrait tout d’abord être ce chef d’orchestre, cet « ensorceleur » (il chante et danse sur « I put a spell on you ») et ce metteur en scène rêvant de théâtre (criant face à Katarina « Regardez-la, c’est du théâtre ! », ou plus tard à Jenna : « Tu vas chanter, rien que pour moi. Vas-y, chante ! »). Il est aussi cet artiste aux rôles multiples, maquereau de Katarina ou se créant une vie d’Italien. Quant à Katarina, plurielle elle aussi, de sa chemise d’homme à sa robe de dentelle dénudée, elle semble être la victime idéale car consentante. Consciente d’avoir « déjà vécu tout ça », elle est à la fois moteur et corde de l’engrenage.

Les non-dits, comme les faux-semblants, s’épuisent dès lors que des intrus se glissent dans la spirale et prennent en charge les dévoilements, avant d’y sombrer à leur tour. Dans les bras de Tomas, Frank tombe le masque pour une première fois, affichant son homosexualité tandis que Tomas commence à se sentir fiévreux, à son tour envahi par le drame. Dans les bras de Jenna qui lui chante une berceuse, le stratège redevient enfant et abandonne la scène. Car la jeune mère « pleure quand elle est triste », il réalise qu’elle a « quelque chose d’immense », faisant peser la balance du côté de la vérité.
Mais le retournement ne peut s’opérer dans son intégralité, chacun étant à la fois révélateur de leurres et danger pour soi-même et pour les autres. Le dispositif, sinistre, était d’emblée donné par une Jenna rêvant de sortir de ses murs et d’assister à une « vraie pièce de théâtre ». Celle qui se déroulera cette nuit-là sera sans issue possible.

Démons
De Lars Norén
Mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo
Avec Anaïs Demoustier, Romain Duris, Marina Foïs et Gaspard Ulliel
Traduction de Louis-Charles Sirjacq en collaboration avec Per Nygren (L’Arche éd.)
Décor et lumières d’Yves Bernard
Musique d’Étienne Bonhomme
Le film « Démons », réalisé par Marcial Di Fonzo Bo et produit par Arte & Les Films du Poisson, sera diffusé sur Arte le 2 octobre 2015 à 22h40.
Crédit Photo:  Giovanni Cittadini Cesi
Au théâtre du Rond-Point du 9 septembre au 11 octobre 2015 à 21h, le dimanche à 15h, relâche les lundis

 

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