Théâtrorama

L’écho est parfait : sur un espace en copie carbone révélé par un miroir latéral en guise de bande, corps, sons, gestes et rythmes percutent et se répercutent, rayonnent et se propagent par déflagrations. Le duo Cecilia Bengolea et François Chaignaud, accompagné d’Ana Pi, fait des enceintes expulsant des vibrations électroniques de musique dub les alvéoles d’un cocon tout-puissant. Quand ils le percent, les danseurs éclosent en doubles astraux, corps pulsants et réfléchissants.

Ils ont tout de comètes filantes, ou d’insectes volants à peine sortis de leur chrysalide, à jouer d’étirements et de distensions. Dans leurs justaucorps transparents et chair, rehaussés de quelques piqûres d’étincelles, ils font du plateau une mince ficelle sur laquelle ils impriment une autre marche, racine profonde pour l’un, piste de toupie légère pour l’autre, sol d’un pas contraint pour la dernière, au dos mimant la courbe d’une voûte en constante évolution. Ils redoublent d’effort jusqu’au tremblement et jusqu’à l’épuisement, aux pulsations et oscillations d’accords lancinants remixés en live par le DJ réunionnais de dub plates High Elements.

En second miroir, aux codes du dub qui implique une construction et une déconstruction, brassage du reggae par les possibilités de la musique électronique, la danse suit elle aussi une ligne hybride et féconde. Elle s’appuie sur des mécanismes d’équilibres et de déséquilibres, d’articulation et de désarticulation. La scène se voudra manège et salle de concert, entière caisse de résonnance, portion de ciel nocturne et constellé, voire houle aux vagues agitées et débordantes. Le corps sera le réceptacle et le batteur de tous les styles de danse ; il sera également chaussé de pointes « comme instrument spirituel et arme de résistance ». Un passage à l’acte par l’acte dansé, puis chanté, car le message de « Dub Love » est aussi politique : il est le reflet soutenu d’un désir de fraternité.

Boucles et affranchissement
L’épreuve des corps conduit peu à peu à un cycle libérateur. Du thème du double à celui du cercle, Cecilia Bengolea, François Chaignaud et Ana Pi explorent et exploitent tant les impacts que les traces laissés par la mémoire. Dans un flot continu, les mouvements, que l’on pense tout d’abord fragiles et empêchés, se débloquent et dupliquent, pour des foulées plus franches et assurées, mais toujours à la limite de la chute et du risque. Leurs marques passent d’un danseur à l’autre et se prolongent jusqu’à d’autres expressions, des accents intenses de musique électronique aux voix persistantes à coup de reverbs scandant des hymnes reggae.

À l’instant d’une mue qui est aussi l’indice d’un éveil, les danseurs se fondent au mur d’enceintes qui leur sert de coquille inédite. La boucle se remet alors en marche, mais en accéléré, dégagée d’anciennes pratiques ou d’anciens rites. Les corps ayant conservé la mémoire des gestes du premier acte, entre flottement et tâtonnement, ils puisent dans ces attitudes initiales pour s’en affranchir. Entre jetés, écarts, rebonds, arabesques, tableaux de corps-ondes roulant à sens inverse ou coulant sur le sol, la danse convoque et fusionne des esthétiques diverses et plurielles, du classique à l’urbain, d’inspirations brésiliennes au dancehall, au rythme de musiques jamaïcaines mixées.
Les heurts et contrastes sous-jacents, résultant d’une technicité aussi renversante que se détachant de ses propres codes, renforcent l’impression de trombe. Ce qui explose, c’est un souffle éclaté mais sans rupture, rassemblant plutôt qu’éparpillant, pour un anticonformisme qui fonctionne à flux tendus.

Dub Love
Conception : Cecilia Bengolea
Composition & interprétation : Ana Pi, François Chaignaud et Cecilia Bengolea
Collaboration chorégraphique hip hop : Ange Koué
MC sur scène : High Elements
Soundsystem : Revelation
Administration / production : Garance Roggero et Leslie Perrin
Diffusion : Sarah de Ganck / Art Happens
Photo © Laurent Philippe / Divergence
Au Centre Pompidou dans le cadre du Nouveau Festival (du 15 avril au 20 juillet 2015)

 

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