Théâtrorama

Des corps, et eux seuls, dont les chairs font tout d’abord sol. Des gestes lents pour une écriture qui prend l’air pour unique sillage. « Des ailleurs sans lieux » de la compagnie SINE QUA NON est une partition pour trois danseurs et un instrument, comme une phrase à quatre propositions identiques, haletante et martelée par un souffle lourd et coupé – un soupir d’homme qui emprunte au râle instinctif de l’animal.

Il y a quelque chose de violent qui s’exprime, de part en part, au-dedans, expulsé. Une charge convulsive qui est le signe d’une aspiration qui n’a pas pu se faire complètement, ni les mots se formuler pleinement. Il reste des gestes de poumons, des poussées de courant et des traînées frappées, presque suspendues entre un état et un autre, un corps et un autre, une distance et une autre à évaluer. On reconnaît dans cet intervalle l’expression d’un « à peine » qui se dessine, une ligne vulnérable mais perçante entre mutisme et explosion. Ce pourrait alors n’être que la preuve éclatante d’un commencement : la première des sensations, le premier des cris.

La scène, cet « ailleurs sans lieux », est cette « spatialité sans choses » dont parle Merleau-Ponty, c’est-à-dire la marque d’une présence hurlant dans l’absence. Deux danseurs – Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours – et une danseuse – I-Fang Lin – constituent ici la survivance d’un monde qui serait « aboli de ses objets », se confrontant et conjurant le vide dans un même temps. Ils forment une matière sensible et délicate, s’offrant à découvert : leur respiration, leur danse, ont tout d’un chant intérieur. Elles ont aussi la consistance d’une poussière ou d’une fumée, se situant quelque part entre l’asphyxie et l’éloquence, l’extinction à consommer et l’élan vital à recouvrer.

La respiration, berceau du rythme
Si les ailleurs qui se cherchent, « sans lieux », sont débarrassés de toute inscription géographique et peut-être également temporelle, ils ne peuvent pourtant être que physiques. Le geste est une sortie de soi stridente qui se tend comme la corde du violoncelle de Pascale Berthomier qui complète sur scène le quatuor. À vif, il est une remontée d’abyme, partant de la profondeur du corps et explorant toutes les possibilités du renvoi à travers lui. Il est à trouver en soi et à rejeter hors de soi. Il est ce souffle de corps semblable à la respiration de l’instrument, ce bruit, cette expiration et ce soupir absolus, faisant du souffle et du geste une seule et même réalisation. Il s’agit alors bel et bien de « chorégraphier la sensation ».

Le geste, comme la voix, est à la fois plein et lacunaire. Il est fait de cette double identité ; il marque et expose une tragédie collective et partagée. Le rire intérieur se mue bientôt en pleur apparent, le jeu en crainte, le plaisir en douleur, la quiétude en transe inquiétante et inapaisable. Ainsi, lorsque les danseurs toussent ou jouissent, leurs membres se raidissent et c’est le corps entier qui entre en syncope. Lorsqu’ils crient, l’air lui-même se met en mouvement ; lorsqu’ils hoquettent ou paraissent cracher, le tableau qu’ils forment se scande et s’épuise mais quelque chose ne cesse de lutter contre la pétrification. Et c’est lorsqu’ils chuchotent et chantent finalement que leurs mouvements peuvent s’entremêler et que de trois, puis de quatre corps, ils n’en font plus qu’un seul, rassemblé et cohérent.

Dans le manège que Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours proposent, l’autre s’atteint par la bouche, non pas par sa langue, mais à travers les moindres vibrations de son organe. Le rythme supposé n’obéit à aucun tracé et ne se fixe sur aucun chemin, ou bien d’innombrables : l’harmonie trouvée est un seuil et une limite à la fois. Extrême, elle est une reconnaissance de soi et de l’autre, l’articulation de réseaux d’alliances intimes et communes qui se nouent.

Des ailleurs sans lieux
Concept & chorégraphie : Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours
Performance : Christophe Béranger, I-Fang Lin et Jonathan Pranlas-Descours
Musique originale & live : Pascale Berthomier
Création lumière : Olivier Bauer
Sine Qua Non Art Prod.
Crédit Photo : João Garcia
Dans le cadre des « Plateaux » de la Briqueterie du Val-de-Marne du 24 au 26 septembre 2015

Puis en tournée : toutes les informations sur le site de la compagnie

 

 

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