Théâtrorama

« Comment la danse permet-elle de se projeter dans la vie et comment la vie peut-elle se refléter dans un corps dansant ? » La double question de la chorégraphe montréalaise Danièle Desnoyers, sous des allures de chiasme parfait, situe sa nouvelle création à de multiples croisements. « Paradoxe Mélodie » pose un miroir entre la réalité et le rêve, entre l’identité, l’altérité et le groupe, pour mieux le faire voler par fragments. Plutôt qu’un sommeil, elle étend les lignes continues du contour d’un éveil paradoxal, et les cordes vibrantes de corps et d’instruments au service d’un cercle vertigineux.

Cela aurait tout d’un conte ou d’un cortège pour somnambules. Les princesses aux yeux encore embués et aux cheveux ébouriffés portent des jupes de flanelle bien trop longues pour elles, qu’elles piétinent machinalement ; leurs princes en tailleurs de travail oublient de les extraire de leur torpeur et tendent leur paumes elles aussi engourdies pour ramasser leurs visages tombants. Aux premières figurations du songe, les belles sont aux bois secouants, s’éveillant à une vie grinçante, aux accents crissant d’une harpe. Elles naissent déjà harassées par un combat nocturne et aveugle, à moins qu’elles ne pénètrent dans un nouveau fantasme.

Leur sol aura les aspérités d’un ciel embusqué – le tableau sera tour à tour baroque et impressionniste – qu’ils fouleront de part en part, l’arpentant en de multiples directions. Dix danseurs, tous notes et particules solitaires, tentent de se rejoindre pour faire œuvre. Leurs unions initiales, en manège contraint et en cercles discontinus, ressemblent à un cauchemar. Ils courent sans s’atteindre ; ils se frôlent uniquement par le regard ; les meneurs d’un instant chavirent en sacrifiés esseulés. Les « pas de deux » qui essaient de s’esquisser s’enlisent en « impossibilité d’être à deux ». Rapports d’entente et de force, entr’aperçus, demeurent utopiques, avant qu’un souffle sensible ne finisse par entrer en résonnance, et les corps en mesure.

L’étrange et le pénétrant
Si pour Danièle Desnoyers, « la danse agit telle une réponse au silence », les phrases qui se formulent par segments enchaînent les propositions. Aux balances – intimées par des cordes ou des accords électroniques – à trouver par la musique répondent les harmonies à trouver par les corps. Les repères, axes ou cadences, cherchent leurs marques propres et intérieures avant de se soulever et de se délivrer. Les lignes seront donc tout d’abord empêchées, comme bloquées aux frontières d’un espace double qui ne choisit pas entre rêve et réalité. Les appuis, violents et convulsifs, deviennent tortueux, suivant les traces d’un chemin lui-même serpentin.

Il y a quelque chose d’un déchirement, une percée dans le désordre initial, produit par une métamorphose invisible. L’union des danseurs, chacun en tête ou en fin de ligne, accélérant ou ralentissant la course, brisant le lien ou tirant le fil d’une nouvelle bobine, s’apparente à une réconciliation qui ne pourra naître que d’inquiétudes. Dès que l’un d’eux s’échappe, d’autres courants se croisent et les rôles s’échangent. L’amalgame, ressenti douloureux puis libérateur, est un jeu d’accords et de réconforts, où chacun s’envisage par la nuque et par des coups d’œil, lucarne ouverte sur de nouvelles dimensions.

Le danseur est à la fois sa propre pierre d’achoppement et le vecteur d’élans. Par fantasme autant que par sensibilité, le corps vivant et rêvant, ce corps dansant, renoue avec le musicien et l’instrument qu’il est. S’il s’assoupit encore, il a conservé en lui la trace de bouleversements puissants et de toutes les formes complexes qui le constituent, qu’il peut alors harmoniser grâce à un langage pluriel, où la mélodie a pour écho le mouvement.

Paradoxe Mélodie
Chorégraphie : Danièle Desnoyers
Première en France – pièce pour dix danseurs
Harpiste : Évelyne Grégoire-Rousseau
Direction des répétitions : Sophie Corriveau, ass. d’Emmanuelle Bourassa-Beaudoin
Musique : Nicolas Bernier
Lumières : Marc Parent
Costumes : Denis Lavoie
Maquillages : Angelo Barsetti
Photo © Luc Sénécal
Au Théâtre national de Chaillot du 28 au 30 mai 2015

 

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