Théâtrorama

Des bras nus au premier tableau, en mue. Aucun bruit de fond, sauf quelque chose qui semble se déchirer quelque part, et l’odeur diffuse et profonde d’une matière en train de se consumer. Deux passent, en coin, passionnés, emmêlant leur chair dans des tissus couleur ébène. Cela ne durera pas longtemps. Car ces deux qui passent se fuient. La première rejoint une lumière à l’écart ; le second, déjà absent, rallie la marge.

Ils ne se laisseront jamais le temps de s’établir dans une position ou une autre, feront plutôt jouer les marques transparentes, pressenties, que l’un a pu imprimer sur et sous la peau de l’autre, un stigmate désormais à l’épreuve d’un regard ou du plus minimal des mouvements. Ainsi, lui et elle à la fois réminiscence et relique de l’autre, ils ne seront jamais seuls. Elle est son souvenir et son oubli ; il est son souffle, veine nourrie de frontières invisibles qu’elle cherche à délimiter, tracées comme des sillons sur un sol noué par ses propres figures.

La partition est convulsive, noire puis blanche. Au seuil, ils ne respirent déjà presque plus. Par poids et contrepoids, ils revivent, si loin, si proches, les spasmes d’une balance abandonnée. Un nouvel équilibre doit se trouver, mais il peine à se faire autrement que par la mémoire. Elle et lui demeurent inatteignables l’un pour l’autre et tragiques l’un à l’autre. Lorsqu’ils reprennent corps, c’est par l’appel contraint à tous les sens : un cœur s’entend depuis une main, un œil se découvre depuis un clignement de cils, et leurs mêmes gestes se répondent mais dissonent. Lorsqu’ils reprennent corps, qui du guerrier, qui de l’amant, le premier ne pourra être qu’intuition du second, son image réelle ou fantasmée, la figuration d’un impossible.

Lisières intimes
Edmond Russo et Shlomi Tuizer ont posé les pierres sensorielles d’un corps à corps qui ne s’envisage qu’à travers ses propres soupçons. Séparés, les soli d’Aurore Di Bianco et de Yann Cardin n’en sont pas vraiment, car lorsqu’elle danse, lui pénètre en elle comme une proposition, et lorsqu’il chute, elle tente de reprendre souffle depuis son heurt. Le vocabulaire chorégraphique, très codé, naît des points de contacts et de pulsations – des projections depuis la carotide, la paume, l’œil – et des gestes de l’un sans l’autre, qu’ils soient glissades animales ou bras tendus manipulant un hypothétique arc sans flèche, un fusil.

La danse de l’un tire ainsi sa force dans le pressentiment de l’autre, et dans sa fausse privation. Un berceau ne cesse de se reformuler par suspensions. C’est l’endroit d’un espace supposé vide, d’une fugue d’amour et de mort, qui commande de nouvelles bornes sensibles, par attirance et répulsion, en crescendo. Des traces accentuent union et désunion, solo et chœur, sous le piano puis la guitare du duo new yorkais Elysian Fields et les paroles de Jennifer Charles, servant les attentes (« I’m still waiting »), les risques d’aveuglement (« Spy me » / « I travel invisible roads » / « Light stars I can’t see ») et la permanence des liens (« Sitting in your darkroom, I don’t take much place » / « Into your gravity »). On ne sait si ce qui se joue se rejoue ou si tout commence à peine, si l’un n’est que le spectre ou le prolongement de l’autre. Demeurent un « fantôme appelé amant », à l’origine de palpitations qui résonnent parfois, et deux corps aux signes aussi fragiles que la trace est puissante.

Guerrieri e Amorosi, création 2015
Chorégraphie et création costumes : Edmund Russo et Shlomi Tuizer (Affari Esteri)
Interprétation : Aurore Di Bianco et Yann Cardin
Création musicale : Elysian Fields (Jennifer Charles et Oren Bloedow)
Création lumière : Laurence Halloy
Mise en son : Jérôme Tuncer
Crédit Photo : Agathe Poupenay
Le mercredi 18 novembre 2015 à 20h dans le cadre du festival Instances à L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône

 

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