Théâtrorama

Elles sont ses « matières premières » depuis près de dix ans, ces « chikhates » qui accompagnent Bouchra Ouizguen, chanteuses et danseuses de cabaret marocaines. Elles à qui elle fait prendre tout leur temps, mais qui ne laissent aucune chance à la demi-mesure. Dans l’obscur des premières minutes, elles sont statues de sel et de caractère, silencieuses, froides et douloureuses – tissus tendus et obscurs. Dans les dernières minutes, elles sont basaltes de volcans, cœurs criards et chœur bouillonnant – chair claire et exposée.

On ne distingue presque rien tout d’abord. Un petit corps d’ombre rejoint dans un mutisme implacable et une langueur violente le centre de la scène, le pas appesanti foulant un sol qui paraît démesuré. Ses gestes quasiment immobiles extraient du temps et de tout espace cette femme, que l’on croirait alors presque invisible, à moins qu’elle ne s’apprête à rendre invisible le monde autour d’elle. Car cette femme n’a besoin d’aucun décor – un tableau vivant grouille déjà en elle, qu’elle expulsera bientôt.

Après elle, à côté mais à distance, deux, trois, quatre puis cinq autres femmes remplissent, dans leurs mouvements minimaux puis élancés, dans leurs voix babilles puis cris, toute cette terre recomposée, de la scène jusqu’à la coulisse, de la coulisse jusqu’aux gradins. Dans le noir, les positions de lamento de leurs corps sembleraient épouser les grimaces de cordes de l’air de Witold Lutoslawski sur lequel elles se tordent et se penchent, étirant leurs membres, courbant nuques et dos à l’extrême. Dans le noir, leurs visages ressembleraient à des portraits sombres et expressifs de tableaux réalistes, ou de femmes de films de Pasolini. Puis elles oublient tout ou font tout oublier de ce tableau initial : le canevas se déchire en plein jour, libérant la fresque et ses effigies dans une opulence et une exubérance inouïes.

La métamorphose de fourmis
À en croire le titre donné à la pièce de Bouchra Ouizguen, ces cinq femmes seraient des « fourmis » (« ottof » en berbère). Plutôt cinq œufs échappés du nid, mus en cinq nymphes sans âge aux proportions rondes et suggestives, sensuelles et effrontées, desserrant la corde sensible de la retenue jusqu’à l’irrévérence, de la réserve jusqu’à l’impertinence. Elles ne cacheront rien, comme elles ne voilaient déjà sans doute pas grand-chose même à couvert, ayant besoin de peu pour suggérer toute la tension et toute la puissance dramatique qui sommeillaient en elles.

Elles dansent, crient, chantent et déclament avec la même énergie, comme si chaque mot et chaque mouvement ne devaient obéir qu’à une grammaire unique, forcément convulsive et déchaînée. Elles se montrent sans détour et sans fard, « de haut en bas des talons aux cheveux », arrivent sur scène le corps foisonnant comme leurs valises sont pleines à craquer et à déborder. Ouvrières, peut-être, « gourmandes d’amour » comme scande la première, « guérisseuses » et « ensorcelées » à la fois, puis « belles et vieilles » tambourine la seconde, éplorées mais impétueuses.

Le fil que ces fourmis avalent et recrachent est une litanie ardente et intime, discontinue, qui s’exprime tant à l’endroit de leur ventre qu’elles malaxent sans relâche qu’à celui de leur sexe, et jusqu’à leur visage aux minauderies quasi animales. Qu’elles soient sous leurs tissus traditionnels orientaux ou sous leurs casquettes et survêtements occidentaux, ces reines de nuit en plein jour n’attendent pas la lumière ou le noir de la scène pour se donner en spectacle et pour faire œuvre. Car elles sont dans l’urgence, de part en part comme en elles-mêmes, celle de l’édifice ou celle de l’improvisation, de la parole et de la création qui s’échancre, sincère et généreuse.

Ottof
Direction artistique : Bouchra Ouizguen
Chanteuses, danseuses : Kabboura Aït Hmad, El Hanna Fatéma, Halima Sahmoud, Fatna Ibn El Khatyb, Bouchra Ouizguen
Lumière : Eric Wurtz
Musiques : Witold Lutoslawski et Nina Simone
Crédit Photo: Margot Valeur

Au Centre Pompidou du 16 au 20 septembre 2015 dans le cadre du Festival d’Automne à Paris

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