Théâtrorama

C’est tout à fait possible

Trois créations, trois variations courtes qui interrogent les rapports : entre un corps et un autre, un handicap et un autre ; entre un corps et l’espace dans lequel il évolue ; entre une corps et une matière. L’autre peut être aveugle ; il peut ne pas pouvoir marcher, il peut chuter. Le lieu peut être un sol réel ou fantasmé ; un équilibre peut se chercher dans les airs. Ce que l’on touche est de cuir ou de plastique, mais surtout de chair. Car tout témoigne d’une présence, certifiant que tout est « tout à fait possible ».

Il n’y aurait sans doute qu’un unique tableau à regarder et à comprendre de ces trois pièces. De « La Chaise humaine » de Perrine Valli à « Lila » de Vincent Thomasset, puis à « Night owl » du collectif (LA) HORDE, ce qui tiendrait tout d’abord d’une pesanteur se situerait plutôt du côté de la grâce et d’une délivrance à recouvrer, en trois temps.

Il y a, au premier instant, une nouvelle sombre et fantastique d’Edogawa récitée par une voix de femme. Un homme « hideux », simple fils d’artisan, raconte qu’il commet des actes criminels depuis qu’il s’est transformé en chaise, prodiguant des caresses à toutes celles qui viennent s’asseoir sur lui. Sur la scène se dessine un chemin de métamorphoses qui dépasse les frontières de l’animé et de l’inanimé. Sous les cordes de guitare perçantes du groupe Idaho, la comédienne Magali Saby s’affranchit d’une inertie et de la condamnation de l’« homme chaise » pour trouver un nouvel équilibre, reprenant mouvement et souffle à travers une union et dans un pas de deux qui s’amorce avec Ariel Martinez.

Au deuxième instant, un langage informatisé s’énonçant dans toute son implacabilité et son affolante répétition est surpassé par un autre langage, essentiel celui-ci, celui du corps. Libéré par une énergie vitale, un délié de gestes primaires se dégage sensiblement et coordonne une nouvelle harmonie. C’est une grammaire faite chorégraphie dans laquelle Lila Derridj, danseuse en fauteuil roulant, apprivoise les formes du monde, et son propre corps dans l’espace.

Le dernier instant est à la fois nocturne et artificiel : au bouillonnement d’un univers inconnu répond en écho un frémissement intérieur. Trois groupes épars composés d’artistes et de sportifs mal voyants – parmi lesquels Odil Gerfaut, ancien capitaine de l’équipe de France de Cécifoot, et Fabienne Haustant, fondatrice de « Danse les yeux fermés » – mêlent bientôt leurs lignes, entraînés par un trio de musiciens et leur air lancinant qui les extrait de toute réalité. Il s’agit une nouvelle fois de langage, mais encore plus de reconnaissance. Ce qui se brouille à l’extérieur, entre désordre et opacité des images, résonne en profondeur et abat les dissonances et les limites.

Poétique des corps dans l’espace

Festival Faits d’Hiver 2016En tout endroit, on cherche à abattre l’immobilité sinon à la restreindre, analysant les distances et les axes entre les corps et les autres corps en miroir, puis entre les corps et les objets, et enfin entre les strates superficielles et les couches intimes. Le fil tendu d’une pièce à l’autre est autant apparent que transparent et spirituel. Les interprètes, la plupart en situation de handicap, effectuent tous des gestes d’appropriation de l’espace qui leur permettent de s’approprier en retour leur propres corps. Ils reflètent tous cette pensée de Gaston Bachelard, selon laquelle « l’âme vient inaugurer la forme, l’habiter, s’y complaire ».

Cela passe par des enjeux d’assimilation, et comment des corps que l’on dirait contraints prennent ensemble possession des lieux et des choses, depuis leur surface jusqu’à leurs tréfonds, du dehors au dedans. Ainsi, l’homme fait chaise prend l’apparence d’un objet pour mieux s’asseoir en lui-même et pour faire corps avec le monde qui l’entoure, devenant ce monde ou y prenant part, et place à part entière. Il se défera de « son tombeau de cuir », malgré la tragédie, de la même façon que celle qui se balance dévie la trajectoire habituelle et parcourt l’espace en clair-obscur, en diagonale et de droite à gauche, ou encore de la même façon que celle qui quitte son fauteuil n’a pas besoin de ses talons hauts pour fouler le sol, et se déchausse pour l’appréhender et jouer avec ses aspérités.

Il est aussi question d’altérité et de différences, mais surtout d’émancipation et de cohésion. Aux sons désynchronisés, aux phrases contrefaites, aux seules apparences, les chorégraphes et les artistes fournissent la réponse de la singularité et de la nécessité d’une œuvre qui se bâtit en commun.

C’est tout à fait possible – trois créations
« La Chaise humaine » de Perrine Vali (avec Magali Saby et Ariel Martinez)
« Lila » (titre provisoire) de Vincent Thomasset (avec Lila Derridj et Vincent Thomasset)
« Night owl » du collectif (LA) HORDE – Marine Brutti, Jonathan Debrouwer, Arthur Harel (avec Odil Gerfaut, Élisabeth Lye, Fabienne Haustant, Idriss Emani Tochokouha et Mariam El Gouzi)
Crédit Photo Xavier Samré
À la Maison des pratiques artistiques amateurs MPAA  / Saint-Germain dans le cadre du festival Faits d’Hiver du 13 janvier au 11 février

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