Théâtrorama

Carolyn Carlson, d(a)nsité

En résidence au Théâtre national de Chaillot depuis janvier 2014 et pour deux ans, la Carolyn Carlson Company poursuit à Paris et en tournée à l’international son travail de création et de transmission de la centaine de pièces que compte son répertoire. En ce début d’année, elle propose quatre programmes représentatifs de ses recherches esthétiques et chorégraphiques, dans lesquels la performance est une incursion de l’invisible dans le visible, et le geste en tant « qu’événement spirituel » ne saurait s’envisager autrement que par une pensée – comme un acte – poétique.

Density -® Florent Drillon Adami
Density -® Florent Drillon Adami

« Je suis toujours autant inspirée par ce que je vois dans la rue que par la contemplation d’une peinture ou par l’écoute d’un très beau morceau de musique. Tout dépend du moment dans votre vie. Mais je tente toujours de garder tous mes sens ouverts et réceptifs. » Ainsi se confiait Carolyn Carlson à Rosita Boisseau il y a quelques années, et ainsi s’articulent deux de ses soli présentés l’un à la suite de l’autre au Théâtre national de Chaillot – son tout premier, Density 21.5 créé en 1973 sur une partition pour flûte de Varese, et son tout dernier daté de 2013, Dialogue with Rothko, en hommage à une toile du maître américain.

De l’un à l’autre s’étend la singularité du poème dansé de Carolyn Carlson, sa ligne faite de courbes et de tremblements. De l’un à l’autre, ce tête-à-tête du corps avec la gravité et ce jeu de correspondances qui emprunte à tous les arts et en appelle à tous les sens. C’est un éveil à chaque fois renouvelé qui ne cesse de dire sa confiance dans un mouvement qui se modèle librement, fort d’une pluralité de résonances, convoquant ici la peinture, de fresques médiévales aux toiles contemporaines, là la poésie et la philosophie, là encore l’animation vidéo. Le chemin de Density 21.5 à Dialogue with Rothko se creuse quant à lui depuis des notes calmes et stridentes s’échappant d’une partition jusqu’aux pigments profonds d’une toile rouge et noire. La double ekphrasis fait se mêler matière spirituelle et image sensible, depuis laquelle peut se déployer toute la poésie visuelle de Carolyn Carlson.

Le geste « saisi dans l’extase »

Déjà dans Density 21.5, ici dansé par l’Albanaise Isida Micani, cette suite fondamentale de mouvements faits respirs, et de lignes – étendues des paumes de mains aux plantes de pieds – contrariées par des saccades, petits pas et soubresauts. Déjà ces replis et ces suspensions, et cette conscience pleine de l’acte créateur. Déjà ces emprunts à l’art du mime, du funambule, au théâtre, et une dualité essentielle inscrite à même le corps de la soliste, aérienne et voilée sur l’un de ses profils, terrestre et nue sur l’autre. En elle, ce vide et ce plein, « le clair et l’obscur en imprévisibles métamorphoses » qui seront au cœur de Dialogue with Rothko quarante ans plus tard. Le sol du premier solo est un ciel ; le sol du second est une toile.

Dialogue with Rothko contient le silence d’un « vide immense » et la flamme d’un « abysse sans fond ». Carlson y dialogue avec l’artiste et avec elle-même, scrutant et fouillant l’infini pour rejoindre l’intime. Sa palette est noire, son pinceau est un gant bleu, rouge puis or, à l’incandescence de bougie. La partition, elle, grince et gratte avant le balancement final : elle annonce une graphie à venir, entre danse et écriture. Il y va de luttes pour s’approprier le geste du peintre et le confondre à celui du danseur, d’amplitudes face à l’exploration d’un espace encore mystérieux, d’apaisements quand l’œil, soumis à « une vue débordant la vue », accepte de pénétrer dans la pénombre. « Rouge sur noir sur rouge », et cette réponse extatique de Carlson à Rothko : une incarnation écarlate.

« 2e rêve / Je m’habille en Rothko / une robe noire à manches rouges / emporte la décision / au-dessous une combinaison en couches transparentes à retoucher / quand viendra l’averse des couleurs ? » Carlson transcende l’immobilité, note « OVER » (ce qui s’achève ou ce qui est au-dessus) et laisse deviner « EVER » (jamais ou toujours) ; elle se fond à la figure d’un homme auquel elle vient faire offrande comme lui-même lui a fait offrande ; elle écrit et récite des fragments de sa poésie, redevient enfant envahi par l’éternité du noir, puis artiste à côté de l’artiste créant à partir de cette pénombre rousse. Et elle entre dans un espace déjà ouvert d’un simple mouvement de main. Elle qui « peint », qui « se tend », qui « est », répandant par empreintes une traînée de pierres marquant un long voyage vers elle-même.

 Density 21.5

Récréation 2015 de Carolyn Carlson
Avec Isida Micani et Timon Nicolas (flûte)
Musique : Edgar Varese
Lumières : Guillaume Bonneau
Costumes : Chystel Zingiro
Dialogue with Rothko
Création 2013 de Carolyn Carlson
Avec Carolyn Carlson et Jean-Paul Dessy (violoncelle)
Conseil à la mise en scène : Yoshi Oïda
Lumières et scénographie : Guillaume Bonneau
Confection toiles : Elise Dulac
Costumes : Chrystel Zingiro
Dialogue avec Rothko, recueil de poésie bilingue (trad. J.-P. Siméon), éd. Invenit, 2011
Productions Carolyn Carlson Company
Crédits Photo : Laurent Paillier pour Dialogue with Rothko
Au Théâtre national de Chaillot les 5, 6 et 7 février à l’occasion d’un programme de 4 spectacles, du 13 janvier au 20 février 2016

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