Théâtrorama

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi… » Ou plutôt, non, ne me dis pas, car tout ce que tu pourras dire sera retenu contre toi, et surtout contre moi. Dix ans que la princesse à la coupe au carré et à la jupe safranée est malmenée, ou malmène son petit univers – surréel, sur-connecté. C’est que la beauté de Catherine Baÿ s’est affranchie du conte et s’est émancipée, comme un virus arme de poing en guise de troisième main, arpentant tous les continents et brouillant discours et images, de l’innocence aux ravages.

C’est une page spéciale qui s’ouvre sur la toile du monde : tandis que le planisphère se colore en rose bonbon, on fait les dernières retouches maquillage et coiffure du présentateur phare du « 41 Info ». En invitée d’un direct de traverse, Léa Zitrone, fille du Big Léon en personne, est venue parler d’un phénomène d’invasion planétaire qu’elle traque depuis une dizaine d’années. Des « femmes étonnantes », peut-être des clones, un peuple disparu sur le retour, des robots, des extraterrestres, voire des Femen ou des écolos, apparaissent et disparaissent des câbles et des écrans, des rues et des champs. Ce sont des Blanches Neiges, échappées des livres de contes pour faire les gros titres de presse, devenues reines des transitions et des retransmissions.

Mais pas besoin d’éteindre les lumières ni les téléphones portables, l’espace est d’emblée en excès. Surexposition : caméras et appareils photos option rafale sur plateau et en coulisses transparentes. Surprotection : sapeurs-pompiers et service de sécurité trimballant leurs uniformes et leurs talkies valkyries en haut, en bas, à droite et à gauche, puis au centre aussi, visant tout droit le spectateur au cœur d’une immense toile d’araignée en symbole d’un piège invisible. Pris dans les mailles d’un navigateur sans mot de passe qui délie à défaut de relier. Bienvenue au royaume ultra-sensoriel de la super princesse avatar du tout et du rien. Il paraît que la belle fête un anniversaire, et l’on aurait bien tort de s’en priver.

Du circuit court au court-circuit
L’engrenage aurait pu se contenter d’un minimum d’intermédiaires : une succession de séquences et d’images d’archives qui passent et qui repassent en boucle sur les écrans, faisant état de territoires occupés par les petites foulées et les crans d’arrêt d’armées immaculées. Mais l’héroïne populaire, aussi blanche soit-elle, a brisé son miroir et s’est étranglée avec sa pomme, oppressant le monde et venant le matraquer avec ses clichés érigés en symboles de maux contemporains. Tous s’arrachent sa paternité et revêtent son masque.

Sur plateau, un défilé de figures pathétiques et universelles, hoax sortis des disques durs : de la Lady Gaga en star étiolée en mal de distribution, à la psy faisant valser les poncifs à défriser Bettelheim et ses contes de fées, en passant par l’invité pas invité papa Disney revendiquant les droits de diffusion et par la journaliste venue dénoncer le phénomène de récupération tout en assurant sa propre promotion. En duplex : de vrais reporters qui s’épinglent sur la carte, du Japon où quelques années après Fukushima les princesses porteraient un message anti-nucléaire à New York où elles défileraient pancartes anticapitalistes au bout des bras et attaqueraient les temples de la consommation, jusqu’en Colombie où leurs costumes seraient ceux des forces armées révolutionnaires.

Le tout promet un joyeux bordel sur le cirque du monde, déréglé et farfelu, où les centaines de princesses de Catherine Baÿ, récupérées et irrécupérables, prennent terre et web pour espace de jeux privilégié et s’emparent de réseaux sociaux devenus asociaux. Au décrochage de l’antenne, nul besoin de générique de fin, le visage familier de Blanche Neige appartient à l’inconscient collectif. Le retour studio se fait alors tout seul : la censure s’autocensure et la mascarade ne fait que recommencer.

L’Anniversaire
De Catherine Baÿ
Scénographie : Julien Peissel
Accessoirisassion plateau : Opéra Bastille
Vidéo / son : Isotom Production
Avec Emmanuel Raoul, Vincent Németh, Emy Levy, Mathilde Ulmer, Tibor Radvanyi, Marie-Anne Mestre, Guillaume Clemencin, Philippe Bertin, Laurence Haziza…
Coproduction Les Spectacles vivants / Centre Pompidou – Hors Pistes / Centre Pompidou – Association du 41
Crédit photo: Catherine Bay

Présenté au Centre Pompidou le 24 janvier 2015

À noter : dans le cadre du festival Hors Pistes, l’exposition « Il était une fois » à The Window (Paris 10e) du 31 janvier au 14 février 2015

 

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