Théâtrorama

Ils se sont « endormis dans un rêve et réveillés dans un cauchemar ». Au seuil de l’au-delà, marqué par une grande échelle au centre de la scène, comme au milieu d’une artère passante ou au sommet d’une colline, ils s’occupent de veiller les morts de guerres intestines. Durant six jours, ils resteront près des victimes qu’ils tiennent pour vivantes, formant autour d’elles un cortège de voix et de gestes fiévreux. DeLaVallet Bidiefono fait de cette nuit congolaise la racine de son inspiration, une transe ardente qu’il déploie sur une terre d’ombres parsemée de symboles.

C’est une poésie violente, scandée par une voix gutturale qui suit un long silence et qui convoque des silhouettes émergeant d’un brouillard. La ville du chorégraphe, « Brazzaville la verte », se cache derrière une brume épaisse et derrière ses blessures. Les images ont été abattues. Bien trop nombreuses, elles ont fini par devenir insignifiantes, laissées au pouvoir aveugle de « conneries » et autres « bla-bla-bla ». La phrase se découpe alors par segments, revenant en refrains, souvent répétitive et martelée. On se nomme « fils du diable » ou « oiseau des enfers ». On prend un envol pour chercher une terre au ciel, la direction d’un astre lumineux, les échos inversés d’une « fournaise béante ». Les mots, de la parole la plus dépouillée et brutale au cri, aux éclats de rire puis au chant, sont à vif. S’ils tonnent, c’est parce qu’ils deviennent des outils, et ordonnent bientôt seuls au rythme et aux mouvements.

Celui qui s’avance au cœur du tableau, homme-temps, homme-tambour, métronome à la cadence d’une marche mortuaire, paraît emprunter à la plume de Tchicaya, l’un des plus grands écrivains de l’Afrique noire. À chacun de ses pas, comme dans les vers du poète congolais, ses yeux semblent « prophétiser une douleur » et son sourire se faire « sortilège ». Dans ses paumes qui tressaillent, des flammes invisibles pleurent ses morts et la « mère » du poète, la « terre » des danseurs. Lorsqu’il écarte ses mains en offrande, les lignes révélées sont des lames tranchantes d’armes ; et le bois qu’il enserre est autant celui d’une chaise haute, trône hypothétique bientôt détruit, que le support sombre d’un sacrifié.

Tableaux expressifs d’une danse incantatoire
Il s’agit bien d’une veille, plutôt que d’un deuil. Les six danseurs, qui évoluent aux lettres virulentes de Dieudonné Niangouna, au chant grave d’Athaya Mokonzi, aux cordes et aux percussions, disent former une assemblée de « guerriers ». Leurs voix et leurs mouvements « saignent », partent d’abysses pour s’élever. Par spasmes et incantations, ils parcourent un espace délimité selon des variations propres, en solo ou en groupe, pour une danse au plus près du sol qui invoque un accueil.

Par succession de tableaux occultes et expressifs, et d’adresses directes faites au public, les applaudissements deviennent des coups francs et les mouvements se fixent par moments pour former des emboîtements de sculptures humaines. Aux scènes de liesse populaire répondent des soulèvements généralisés – aux dépossessions matérielles (restes de bombardements, fil coupé d’une guitare, chaussures déposées au sol comme ossements humains, ou comme des racines neuves) répondent des transes d’aliénation. Ondulations, cambrés, claquettes, sauts et soubresauts, signes d’un langage qui fonctionne par excès, aspirent à trouver au ciel, au-delà, des « inscriptions » terrestres, des « vestiges » ou des « fossiles », n’importe quelle « trace de civilisation ».

Dialogue avec la mort, « Au-delà » tend une arme contre des armes, celles qui ont nourri des années de guerre civile congolaise. C’est une réponse par l’art et par la danse, selon DeLaVallet Bidiefono, l’expression d’un « au-delà de la lamentation », nécessaire pour trouver un nouvel « élan vers l’avenir ».

Au-delà
Chorégraphie de DeLaVallet Bidiefono
Texte de Dieudonné Niangouna
Musique de Morgan Banguissa, DeLaVallet Bidiefono et Armel Malonga
Danseurs : F. Bassoueka, D. Bidiefono, D. Bidiefono, I. Estarque, E. Ganga et N. Moumbounou
Chanteur : Athaya Mokonzi (compagnie Baninga)
Musiciens : Morgan Banguissa et Armel Malonga
Lumières : Stéphane « Babi » Aubert
Son : Jean-Noël Françoise
Photo © Nicolas Guyot
Au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly du 3 au 14 juin 2015

 

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