Théâtrorama

À bien considérer le travail de Frédérick Gravel, il n’est pas étonnant de le voir lorgner du côté de Nietzsche, à qui l’on doit l’idée d’une danse « avec les pieds, les idées, les mots » et finalement « avec la plume ». Pour « Ainsi parlait… », il s’associe au dramaturge québécois Étienne Lepage pour offrir à nouveau un univers polymorphe et sensuel. L’occasion d’imprimer une marque étonnement cohérente en livrant l’aventure d’un texte à la fois oral et corporel.

C’est comme une déroute, mais la confusion semble pourtant tout à fait organisée, puisant sa source des menues luttes et des moindres questionnements du quotidien : l’être en scène de Frédérick Gravel est avant tout un être tout court, dansant, chantant ou récitant, au théâtre, dans les rues, au bureau, chez lui. Et on ne sait jamais vraiment à quel moment commence le spectacle, ni même s’il s’est un jour terminé. L’être est politique, engagé, enragé, privilégié et souffrant. Il parle comme il bouge, « ainsi », « comme ça » et « pas comme ça », et son discours se fait répétitif, logorrhée, devient mouvement, danse et contredanse.

Les partitions et les chorégraphies de Frédérick Gravel d’une part, les textes d’Étienne Lepage d’une autre part, vont au nombre d’avancées et de reculs, d’instants de prises à corps et à cris durant lesquels il s’agit de s’interroger sur l’état et la présence, sur les pertes liées à la démultiplication des affects et des objets. Uniques recours à la dépersonnalisation ambiante : la nomination des choses et l’ancrage au sol. « Ainsi parlait… » fournit une occasion de plus de se confronter au réel et d’en explorer les limites.

Sous l’œil de la contrainte
L’espace du danseur et du récitant est un lieu ouvert, d’exploration de la langue et du corps qui conduit de la souffrance à une jouissance verbale et physique. Sur scène, les acteurs extatiques s’épuisent et épuisent les possibilités naissant de toute circonstance. Lorsque le silence se fait, lorsque le discours est lui-même désarticulé, ce sont alors les gestes qui articulent et qui prennent en charge l’exercice de la communication, et inversement : par écho, l’immobilité apparente – de celles qui renferment un frisson sous-jacent – ouvre la voie au dialogue et à la tolérance.

« Ainsi parlait… » est la racine d’un engrenage libérateur. Voix et membres sont maintenus dans une spirale absurde et jouent avec ces contradictions pour « apporter des solutions qui n’apportent aucune solution ». Il suffit alors de se servir des non-sens apparents et de trouver des accords, comme des accents, pour se désaliéner. Il suffit de s’étirer jusqu’aux déboîtements, de tirer le fil du micro. De contraindre la contrainte elle-même, d’ainsi parler et d’ainsi danser.

Ainsi parlait…
D’Étienne Lepage (texte) et Frédérick Gravel (mouvement)
Avec Frédérick Lavallée, Daniel Parent, Marilyn Perreault et Anne Thériault
Coproduction Automne en Normandie, TransAmériques, Maison de la culture Frontenac et Agora de la danse (Montréal), avec le soutien de la compagnie Daniel Léveillé danse
Crédit photo: Nadine Gomez
Au théâtre de la Bastille du 13 au 18 octobre 2014

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