Théâtrorama

ad noctum

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Le tableau de Christian Rizzo est familier. Comme le silence et comme le pas de deux qui s’engage entre Julie Guibert et Kerem Gelebek, une danse de couple serrée puis parallèle qui prend le temps d’étaler ses mouvements sur une page striée de noir et de blanc. Lentement naît l’intuition d’un renversement des codes : l’appel à la nuit a déjà été consommé et imprimé dans les deux corps qui évoluent, dos à dos, d’axe en axe. Et toute temporalité a déjà été brisée. Seuls comptent les éléments de ce lieu presque désert et les gestes qui le remplissent – visibles, invisibles, indivisibles.

C’est un paysage solitaire dans lequel les deux danseurs s’essaient au dialogue et aux échos. Il n’y a aucune balance : l’espace est tout entier de nuit. Il n’y a aucune ombre : la lumière ne réfléchit et ne se réfléchit nulle part. Julie Guibert et Kerem Gelebek, sans trace de leur propre corps au sol, ne peuvent que prendre l’autre pour unique reflet, et pour unique œil. La balance se trouve donc là : la nuit ne succédant à aucun jour, il faut appréhender dans d’autres indices l’empreinte d’un cycle rudimentaire. L’un et l’autre se gravent donc en l’un et en l’autre par confiance et répétition. Et leur sol n’en est peut-être pas vraiment un ; il est peut-être un entresol qui accueille les variations perpétuelles de cette symbiose virevoltante. Les danseurs sont des satellites libres pénétrant et se déjouant des directions.

Ainsi privée de la seconde force élémentaire, détachée du jour, la nuit de Christian Rizzo se cherche fatalement une autre définition. Elle pourrait n’être que mélancolie ou que poésie ; elle est en fait un assemblage de matières connues, de mouvements empruntés au répertoire classique ou traditionnel – une alternance de glissades et de soubresauts, d’arabesques et de pivots –, mais aussi un abrégé d’inquiétudes et de menaces issues d’un bloc étrange et étranger. Car dans cet espace, une troisième présence implique un nouvel équilibre. C’est un corps massif et bruyant, lourd et paradoxalement en apesanteur, un monolithe foudroyant qui pourrait faire office de paupière qui s’ouvre et se referme sur le paysage de nuit, le dévoilant et le cachant par tableaux rapides et successifs, comme des parenthèses.

L’adieu au paysage

Les premiers mouvements émergent d’un silence atemporel. Ils se poursuivent ensuite sur un son brisé qui ne rompt pourtant rien du rythme des corps. Cela vient d’un brouhaha, d’une atmosphère soudain imprécise, du bruit d’une allumette que l’on frotterait, mais pour l’éteindre. Julie Guibert et Kerem Gelebek dansent ad noctum : c’est un hymne pour un noir intégral qui conserve les élans qu’ils ont engagés dans la pénombre, signe d’une nuit plus calme. Leurs corps appartiennent à la fois au réel et au souvenir. Ils se maintiennent à chaque instant dans une part de nuit.

ad noctumCette nuit de Christian Rizzo est le lieu, plus que le temps, de la mémoire. Elle s’encre aussi bientôt dans des scènes immobiles, des scènes d’une légèreté tragique qui se glisse cependant toujours dans la pesanteur pour prendre le dessus sur elle. Parfaitement synchronisés, les danseurs se prennent l’un l’autre pour des négatifs, pour lesquels chaque instantané de l’un correspond et répond à l’instantané de l’autre. Ils habillent la nuit autant qu’ils sont habillés par elle, se collent sur sa face et sur ses contours en errants, en fantômes, en corps à la fois fugitifs et fondamentaux. Si l’entité qui trône au-dessus de leurs gestes, cet objet monolithique imperturbable, ne semble en rien les contrarier, c’est qu’ils paraissent trop attachés à leur course propre.

C’est pourtant d’elle que viendra un dernier mouvement qui signera le passage définitif à la nuit et l’adieu aux promesses du jour. Une ultime ronde se dessine sous l’instrument d’Arvo Pärt et sous la voix chantant le poème de Robert Burns, « My Heart’s the Highlands ». Elle agit à la façon d’un lamento qui achève l’adieu aux pays de toute naissance. Sur la scène, le monolithe vacille en éclair nocturne. Il a avalé les mouvements et les écritures, les branches et les évolutions. Les deux danseurs se tiennent quant à eux sur un fil semblable, leurs corps désormais recouverts de nuit, leur geste partant en fumée, réveillant de nouvelles chimères.

ad noctum
Chorégraphie, scénographie et costumes : Christian Rizzo
Interprétation : Kerem Gelebek et Julie Guibert
Création musicale : Pénélope Michel et Nicolas Devos (musique additionnelle : Arvo Pärt)
Lumière : Caty Olive
Images : Iuan-Hau Chiang et Sophie Laly
Graphisme tapis de scène : Michel Martin
Régie : Thierry Carbrera, Marc Coudrais, Jean-Christophe Minart
Crédit Photo : Marc Coudrais
Au Centre Pompidou du 17 au 20 février 2016 puis en tournée

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