Théâtrorama

Le Vide – Essai de cirque 

Le Vide - Essai de cirque Ce qui s’abat sur lui ne l’abat pas, lui, Sisyphe, qui se construit sans cesse dans la déconstruction. Sur sa colline, Camus exigeait d’imaginer finalement le damné heureux, pris dans son cycle infini, poussant et repoussant continuellement un autre élément circulaire, un rocher. Comme un juste retour, avec Le Vide – Essai de cirque, Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke choisissent de replacer Sisyphe sous une voûte symbolique : un cirque, scène des premières luttes, berceau où l’homme, qui est aussi artiste, se joue du vide et du vertige.

Le Vide – Essai de cirque… Quelque chose s’écrit, dans le parcours de Sisyphe qui revient toujours sur lui-même, et qui s’évertue à transformer ses traces en empreintes profondes. Ce soir-là, pour une énième fois, on le rejoint par la forme et l’ombre qu’il a données au vide autour de lui, sous lui, sur lui. On entre par une coulisse encombrée, dans un semblant de chemin parsemé de panneaux sur lesquels des phrases résument à la craie son supplice. Puis on atteint le cœur même de son abîme. On prend des pop-corn à pleines poignées ; on attend que la lumière s’allume sur tout son corps.

Sisyphe est seul, il envisage sol et ciel, grimpe et redescend depuis la dizaine de cordes lisses qui quadrillent son espace extérieur et intérieur, et qui se scindent parfois en deux. Il scrute ses mains elles aussi abîmées par la tâche répétitive. Il traîne des pieds, déplace mousse et matelas qui lui procurent un faux confort et une sécurité illusoire, et il finit par abandonner les deux. Pénétrant dans son antre, on vient le déranger dans son univers déjà dérangé. Le nôtre.

Car Sisyphe n’est en réalité pas seul en sa grotte arrondie : une voix enregistrée sortant d’un vieux poste radiocassette et quelques cordes stridentes d’un violon s’occupent de la remplir. Il s’apprête à faire « un essai de plus », c’est-à-dire à raconter une histoire qui s’annule sitôt prononcée, sa propre histoire et la nôtre écrites à la craie, notre histoire antique d’hommes modernes, qui se renouvelle toujours tout en restant la même. C’est Sisyphe qui la note et qui la porte, lui en son cirque, tentant d’accrocher le vide.

Le Vide – Essai de cirque : vertiges à mi-ciel, mi-sol

Le Vide - Essai de cirque Qu’il prenne le ciel pour la piste invisible de son envol, la hauteur est pour Sisyphe une profondeur et la densité a la matière de l’éther. Sa chute reste suspendue elle aussi, comme une corde peut l’être, même brisée, ou comme une question demeure sans réponse. Sisyphe ne montrera pas plus de crainte sur son visage à plusieurs dizaines de mètres du sol, regardant le monde – le public – depuis le toit de son chapiteau, qu’à fleur de plancher, ou qu’à se balancer sur les moindres aspérités de l’architecture du théâtre – tables, cintres, portiques, câbles, perches de projecteurs – qui accueille son sempiternel numéro. Il ne s’étonnera ni des accidents ni des occasions, ni de ses échecs ni de ses victoires. Ce qui lui importe est ce chemin effectué qui le façonne et le projette sans cesse plus haut, plus loin, vers une fin sans fin.

Sur et sous toit, sur et sous pont, Fragan Gehlker n’a aucun adversaire de chair ou de pierre dans le cercle infini qu’il trace et qui le trace. Seule la bâtisse le bâtit lui-même et nourrit son parcours vertical, cet esprit du lieu devenu pour lui une sorte d’alter ego dont il prend toute la mesure, un complice ou un partenaire de tour à part entière. Ensemble, homme et lieu, artiste et scène, tâtonnent et envisagent les contours l’un de l’autre, de l’un à l’autre. L’essai renouvelé devient alors bien plus qu’une nouvelle tentative ou qu’une réécriture du mythe de l’éternel retour. Dans Le Vide – Essai de cirque, il dit également bien plus que l’absurdité d’une quête, d’une condition, ou que de leur vacuité : il est un premier pas ainsi que tous les suivants à effectuer. Il symbolise l’ébauche d’une œuvre et le caractère inépuisable de la création.

Il n’y a aucun rocher sur la piste, sauf imaginaire et allégorique ; Sisyphe ne donne aucune représentation. Il ne parle pas et il dit pourtant tout de l’homme et du monde, de sa situation et de son milieu. Et Fragan Gehlker, Alexis Auffray et Maroussia Diaz Verbèke semblent nous prouver qu’il est capable de reprendre souffle indéfiniment alors même qu’il échappe toujours à la mort, et de renverser son épreuve en une véritable prouesse.

Le Vide – Essai de cirque

Spectacle écrit par Fragan Gehlker (acrobate à la corde), Alexis Auffray (création musicale et régie de piste) et Maroussia Diaz Verbèke (dramaturgie)
Sur une idée originale de Fragan Gehlker
Créations lumières : Clément Bonnin, ass. par Perrine Cado
Costumes : Léan Gadbois-Lamer
Régie générale : Adrien Maheux
Diffusion : Anna Tauber
Administration : Roselyne Burger
Crédit Photo : Perrine Cado

Au Monfort Théâtre du 2 au 21 mai 2016, puis en tournée française et européenne

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Pin It on Pinterest

Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !