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Ostermeier, le théâtre et la peur

Ostermeier, le théâtre et la peurIl a mis en scène quelques-uns des plus grands, piochant surtout dans les répertoires germanophone et anglophone, ne cachant jamais ses préférences pour ceux qu’ils considèrent comme ses maîtres de pensée, de Shakespeare à Meyerhold en passant par Büchner et Ibsen, ni ses affinités avec ses contemporains, parmi lesquels Fosse, Kane et Crimp. En chacun, « l’indomptable » Thomas Ostermeier reconnaît le théâtre de résistance et d’affrontement qu’il défend. Un ouvrage, Le Théâtre et la peur publié aux éditions Actes Sud, rassemble les entretiens et conférences de celui qui n’a jamais séparé la théorie de la pratique de son art.

L’arrivée de Thomas Ostermeier sur la grande scène au début des années 1990, à en croire Georges Banu qui signe la préface du recueil, a tout eu d’une déferlante. Un souffle violent et singulièrement inédit venait de souffler sur le monde théâtral allemand, et bientôt au-delà. Ostermeier n’a pas trente ans ; il sort tout juste de l’École supérieure berlinoise de théâtre Ernst Busch. Dans son cartable d’étudiant, des travaux de recherche comparée sur un poète libre, Artaud, et une figure libre, Faust. Dans son esprit de tout jeune metteur en scène, un vigoureux engagement dont il ne se séparera plus, qui le pousse à s’intéresser et à interroger les problématiques sociales et politiques qui sont celles de son pays et de sa culture, et à les placer au cœur ardent de son théâtre.

Très vite, la voix d’Ostermeier détonne et résonne. Il met en scène une dizaine de pièces à la Baracke de Berlin, rattachée au prestigieux Deutsches Theater, avant de la diriger entre 1996 et 1999. Puis il est nommé à la codirection artistique de la Schaubühne, théâtre auquel il redonne toutes ses lettres de noblesse. Toutes ses mises en scène, convoquant des dramaturges contemporains et proposant de les suivre, faisant de lui tant un découvreur de jeunes talents qu’un accompagnateur, voire un guide, sont des signes de propositions fortes et essentielles se heurtant avec les codes et représentations auxquels le public était habitué.

Il y propose, note Georges Banu, « un théâtre qui pense, une pensée en acte, en prise directe avec le monde, pensée qui alimente les projets et leur fournit une assise réflexive ». Car, dès ses débuts et jusqu’à aujourd’hui, Osteimeier souligne systématiquement ses prises de position scéniques par des discours théoriques. Au centre de ses analyses : une interrogation constante sur le travail de l’acteur derrière son personnage, sous son masque d’incarnation.

Le théâtre, cet art du conflit

L’ouvrage s’ouvre sur un entretien avec le metteur en scène, à l’occasion duquel il revient sur les points fondamentaux de sa vision du théâtre – la notion de liberté, de travail en commun avec les auteurs et les acteurs, le rôle de l’acteur en tant que « second auteur », le réalisme théâtral ou encore le théâtre en tant qu’« art de l’instant ». Il réunit également un grand nombre de ses conférences et interventions publiques, depuis sa nomination à la Schaubühne de Berlin en 1999 à la toute dernière, donnée face aux étudiants du Conservatoire national d’art dramatique de Paris et prononcée à l’Académie des beaux arts à l’été 2015, soit quelques semaines avant les tant applaudies représentations de Richard III à Avignon.

À travers la voix d’Ostermeier, son discours aussi tranchant que tranché, se dessine peu à peu une brève histoire de la dramaturgie allemande des années 1970 à aujourd’hui. Ressort aussi tout le sel de son engagement, pourfendant ici l’idée d’un théâtre « dominé par les enfants gâtés de la classe moyenne », enjoignant là de laisser la place aux tenants d’une scène obligatoirement bicéphale : à la fois réception du monde et regard sur le monde.

Pour Ostermeier, le théâtre, en tant que « grand art », doit prêter un langage à la vie quotidienne ; il doit être un face-à-face avec la réalité, elle-même qui fait peur. Art du conflit, théâtre sociologique, instrument de connaissances, il doit « mimer la réalité du vivre-ensemble humain » dans toute sa complexité, soutient-il. Mais si une lutte s’engage, c’est bien pour une liberté à recouvrer : « C’est le devoir du théâtre depuis les Lumières, poursuit-il, que de travailler pour la libération des hommes. » De là la place primordiale que l’acteur, son être et son rôle, tient dans ses réflexions. Les piliers de sa « méthode » puisent au sein même des comportements humains, plaçant l’inspiration du côté du vécu et de l’expérience de l’acteur, élevant ce dernier au rang de créateur de situations, et usant de la langue comme d’une « arme magnifique et incroyablement puissante ». Spectateur devenu metteur en scène pour « comprendre le théâtre », Ostermeier conçoit la scène, le texte, le jeu, l’autre, comme une voie d’accès aussi substantielle que radicale à lui-même en tant qu’être humain.


• Le Théâtre et la peur, Thomas Ostermeier
Préface de Georges Banu / traduction de Jitka Goriax Pelechova
Actes Sud, coll. Le Temps du théâtre, 128 pages, cahier iconographique, 15 euros

• Actualités
La Mouette de Tchekhov en tournée à Quimper (17 et 18 mars), Caen (du 23 et 25 mars), Poitiers (du 27 au 29 mars), Mulhouse (du 31 mars au 9 avril) et au Théâtre de l’Odéon à Paris (du 20 mai au 25 juin 2016)

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