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Son hommage s’ouvre avec les mots d’un autre : « Il n’est pas d’obsèques pour la fin d’un monde. » Octobre 2013, Patrice Chéreau s’éteint, et avec lui l’étincelle de quelques bougies qu’il avait allumées, les élèves de l’école de comédiens qu’il avait fondée avec Catherine Tasca au théâtre des Amandiers au début des années 1980. L’un d’entre eux, Marc Citti, se souvient du maître, de chaque scène dans chaque acte, entre les planches de théâtre et les plateaux de cinéma, de Paris à Avignon, jusqu’aux rêves sans frontières.

L’école de théâtre des Amandiers, Marc Citti s’en représentait les bruits de couloirs et les sombres salles de travail grâce à sa sœur Christine qui avait fait partie de la première promotion. À dix-huit ans, le jeune homme qui mettait sa fougue au service de son unique désir de « devenir acteur » ne connaissait du travail de Patrice Chéreau que sa mise en scène des Paravents de Genet. Aussi, lorsqu’il aperçut la silhouette aussi massive que fuyante du comédien au hasard de semaines interminables d’audition, ne pouvait-il réaliser être à deux pas du seuil de l’institution à son tour. Jusqu’à la liste d’admis, enfin placardée, comptant entre les lignes de futures têtes d’affiche. Ils s’appellent Vincent Pérez, Valeria Bruni-Tedeschi, Laurent Grévill ou encore Agnès Jaoui ; ce sont les élèves de la deuxième, et dernière, promotion du cénacle Chéreau.

La vie de Marc Citti « chez les modernes, les fiévreux, les princes », durera dix-huit mois. Le temps nécessaire pour le montage de trois spectacles et le tournage de deux films. Quasiment aucun cours magistral, mais un apprentissage de tout instant, comme l’on créerait une peinture éternelle sur le motif. Car la troupe formée se décrit, dans ses mots, comme les détails secrets et révélés d’une fresque, s’attachant aux profils et aux voix, aux caractères en coulisses. Ces « enfants de Chéreau » s’éveillent depuis leurs sourires et leurs mains, leurs réserves, leur inexpérience ou leur maturité, l’énergie sans faille déployée et la confiance à la fois craintive et admirative vis-à-vis de ce « père » auto-désigné.

Les « aventuriers des Amandiers »
L’hommage de Marc Citti est multiple. La troupe autour de Chéreau ressemble souvent bien plus à une meute de « sales gosses » qu’à un nuage de chérubins, mais placé sous la coupole incomparable du maître et sous la direction « magique » de Pierre Romans, l’art signe ici l’une de ses plus belles œuvres. Il s’exprime dans cette école sans définition, où l’on touche Koltès du doigt et où Piccoli nous prend par la main. Dans cette école régie sous nulle autre loi que celle du partage d’expérience, qui s’évade aussi hors les murs, par exemple à Broadway où la joyeuse compagnie débarque sans un mot d’anglais dans sa besace d’arpète, ou encore dans le petit appartement que partagent bientôt Marc Citti et Bruno Todeschini, qui verra naître et vivre une inégalable histoire d’amitié entre les deux hommes.

L’aventure est également une épreuve du temps, et l’histoire de rencontres. Des heures de répétition incalculables, souvent « à la table », des planches de « Penthésilée » et de « Platonov » aux plateaux du si mal aimé « Hôtel de France » de Chéreau et de « L’Amoureuse » de Doillon, en tournée ou dans le confort du théâtre parisien, Marc Citti retrouve les traces du maître et des élèves, du père et de ses enfants, avec humour et pudeur mêlés.

Mus par une « énergie chaleureusement dévastatrice », ces aventureux aventuriers suscitaient fréquemment jalousie, curiosité ou incompréhension, jusqu’à la réappropriation du génie shakespearien par Chéreau, et la pensée soudain unanime d’une furia en œuvre. 1988, le Palais des Papes d’Avignon voit la consécration de la famille Chéreau. Ce sera « Hamlet », répété dans une ardeur harassante. « Hamlet » et la grâce de la traduction d’Yves Bonnefoy attisant d’autres poètes à sa suite. Ses adresses frontales et le retentissement tremblant des trois coups. « Hamlet » qui fera taire tous persiflages et interrogations. Installant Chéreau et ses enfants sur une scène immuable.

Les Enfants de Chéreau. Une école de comédiens, de Marc Citti, préface de Catherine Tasca
Actes Sud, coll. Papiers, 178 pages, 15€
À noter : Exposition « Patrice Chéreau, un musée imaginaire », du 3 juillet au 11 octobre 2015, à la Collection Lambert en Avignon (catalogue publié aux éditions Actes Sud).
Renseignements :Collection Lambert

 

 

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