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Laure Adler, tous les soirs spectatrice

Laure Adler, tous les soirs spectatriceDe tous les rôles, Laure Adler préfère celui de spectatrice. En une centaine de pages rassemblées aux éditions Actes Sud sous le titre Tous les soirs, oscillant entre confidences et essai, elle touche au cœur. Au cœur des textes classiques et contemporains ; au cœur du corps des comédiens. Au cœur des raisons qui la conduisent quotidiennement vers une nuit intérieure, accumulant ces instants encore blancs et pourtant déjà remplis d’attente que le noir se fasse sur la scène et dans la salle.

Le théâtre est pour Laure Adler une répétition de moments, un « comme si » puissant et singulier qui l’appelle – et auquel elle répond – chaque soir et parfois même la nuit depuis deux décennies. Elle s’y dit à la fois seule et en communauté, spectatrice de tout son regard et de toute son écoute, avec cette pleine conscience d’être témoin à part entière et d’appartenir à une grande famille, dans tout ce que cette tâche, choisie, comporte de privilèges et de responsabilités. Tous les soirs, Laure Adler renouvelle donc son désir de théâtre et, à travers lui, réaffirme l’art et la nécessité d’être spectateur. Par le simple mot, elle montre au delà toute son admiration pour la discipline, l’œuvre, le décor, le souffle et la voix – des auteurs aux comédiens en passant par les metteurs en scène et les critiques de théâtre. Il est pour elle un art « entre autres » et pourtant unique, voire « au-dessus » de tous les autres.

Le théâtre lui est aussi une répétition de silences et résurgences. Laure Adler y assiste avec le sentiment de vies qui soudain peuvent l’extraire de sa propre vie, qui font et qui refont des histoires connues ou à connaître, rendant son regard sans cesse naïf et son écoute sans cesse avide. Elle trouve ainsi son sentiment de vérité dans la distance et dans la patience parfois immédiate qu’exige la représentation. « Lieu de fiction vraie », il est aussi un espace de survivance, dans lequel un présent se joue et grâce auquel un dialogue ne s’interrompt jamais, et surtout pas, selon elle, les rideaux une fois fermés. Car dès lors que le spectateur y trouve sa place, par le geste d’engagement total et de sincérité qui a été échangé, il prend le parti d’une véritable expérience, c’est-à-dire celui de la connaissance et celui de l’épreuve. Tous les soirs, Laure Adler prend donc le risque du théâtre, le mesure, s’y engage sans aucune compromission.

Histoire intime du théâtre

Laure Adler ne prétend formuler aucune théorie du théâtre, mais sous les lignes de ses observations naît peu à peu une histoire du théâtre qui n’aurait ni nulle autre chronologie, nulle autre géographie que celles de sa propre sensibilité. Et c’est à chaque fois faire l’aveu d’une rencontre. Avec elle, lecteurs de la spectatrice qu’elle est, nous trouvons ou retrouvons les élans, sans frontières ni ordre, de Thomas Bernhard, Krystian Lupa, Ariane Mnouchkine, Samuel Beckett, Patrice Chéreau, Peter Brook et tant d’autres. Elle se fait autant spectatrice de leurs mots écrits ou prononcés que de leurs œuvres. Elle plonge autant dans les ténèbres de certains textes que dans les ombres des plateaux, dans cette part à jamais nue du théâtre, dit-elle, celle qui ne triche pas.

Racontant son théâtre, sa vision et son écoute, elle se raconte alors un peu elle-même. Elle revient à l’âge du tout premier théâtre personnel, en Afrique, lorsqu’elle était encore enfant et se pensait « être autre part », alors remplie d’images et d’imagination. Elle se souvient de ses lectures assidues des critiques théâtrales de Michel Cournot dans Le Monde, puis de la première pièce à laquelle elle a assisté, à dix-sept ans, de son premier voyage durant lequel « la totalité du temps fut régie par le désir du théâtre ». Ce fut Avignon, bien sûr, Vilar, Béjart et le souvenir de premières révoltes. Plus tard, à Oxford, elle eut la révélation. Où, comment ? Peu lui importait : elle comprit « qu’elle ferait du théâtre » dans tout ce que ce verbe soutient de puissance et d’actualisation. Dans la lumière ou dans la coulisse, elle boirait « l’essence du théâtre » jusqu’à la lie, tisserait ce que d’autres nomment cette « poésie faite chair ».

Et l’on entend le théâtre respirer à travers ses témoignages et les propos qu’elles empruntent. Tous les soirs, Laure Adler répète le travail imperturbable et urgent du spectateur. Ce théâtre, elle le fait sien, comme s’il s’agissait en réalité de partir à sa propre rencontre, rencontrant les autres. Le lieu clos du théâtre devient alors son propre for intérieur : « L’espace du théâtre est une chambre mentale », soutient-elle finalement, résistant et perdurable tant qu’il est attaché au plaisir qu’il engendre. En spectatrice, elle fait écho au spectaculaire simple du théâtre, sa musique, ses trois coups et ses mille coups de foudre, sa danse, sa rage, ses idées et sa pensée : tout ce qui le rend vivant, et la rend vivante, exploratrice d’un art qui ne cesse de s’explorer lui-même.

Tous les soirs, de Laure Adler
Publié aux éditions Actes Sud, collection Le Temps du théâtre
103 pages, 13 euros

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