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Jacques Lecoq aux éditions Actes Sud

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvementJacques Lecoq avançait ainsi, le bas du corps immobile, le haut toujours en mouvement. Il avançait convaincu de « connaître tout ce qu’il ignorait encore », avec cette curiosité propre à l’enfant qui avait tout à explorer, et cette sagacité propre au professeur qui avait tout à enseigner. Sa silhouette était duelle, ombrée et lumineuse. Côté pile, une infinie discrétion teintée d’humour. Côté face, une institution. Car l’art du maître résidait dans la seule transmission : Jacques Lecoq s’est toujours caché derrière ceux qu’il a formés ou qui l’ont côtoyé. Les éditions Actes Sud révèlent aujourd’hui la part intime de ce « point fixe en mouvement », l’homme sous les gestes et les préceptes, à travers un beau volume compilant écrits, dessins, photographies et entretiens réunis par son fils, qui s’ouvre comme une précieuse boîte à secrets.

Quelque trois cents pages pour dire l’« essentiel » de Jacques Lecoq, né en 1921 et mort en 1999. Si la gageure de l’entreprise biographique nécessite toujours un long travail de patience, elle se trouve ici facilitée par l’homme lui-même, que son fils Patrick, à l’initiative de l’édition qui paraît pour les soixante ans de l’École internationale de théâtre Jacques-Lecoq, définit comme un « créateur » plutôt qu’un « artiste ». Lecoq a passé sa vie à dessiner, et a tenu un journal durant un peu moins d’une décennie : quatre carnets dont il s’était persuadé de « la teneur historique au delà des banalités du quotidien » – avec toute la distance humoristique qu’on lui connaît.

Peu banal en effet est le parcours de ce professeur et fondateur d’école, qui avait mille talents cachés derrière son masque. Peu banale aussi est l’assiduité avec laquelle il s’est attaché à faire rayonner ces talents autour de lui ; généreux, acharné. Ils seraient « plusieurs milliers d’élèves de plus d’une trentaine de nationalités » à avoir bénéficié de ses conseils et enseignements. Plusieurs milliers à avoir vu en lui un maître ayant suscité ou accompagné leur vocation. Aussi Lecoq a-t-il transmis son savoir et réveillé maints instincts, et c’est un juste retour de le placer à son tour sous le feu des projecteurs.

Il est arrivé au théâtre par le corps, par le sport. Formé par Jean-Marie Conty, il s’est inspiré de la rigueur de son travail pour développer les bases d’une discipline toute personnelle et exigeante, ne se contenant jamais du peu, tirant toujours vers la persévérance et le savoir universel. Il n’envisageait ainsi aucune théorie sans pratique : course, nage, danse, épreuves athlétiques… Lecoq lisait et se lançait, approfondissait le texte, l’annotait de graphiques, de schémas, l’ornementait de photographies, et mettait directement ses idées en application. Des essais aux épreuves, tout ce qui concerne le corps et les capacités du corps le passionnait, et la Seconde Guerre mondiale n’a en rien entravé ses activités, malgré les malheurs qui ont touché quelques membres de sa famille et proches.

Quand dire, c’est bouger

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvementSans doute ne s’est-il jamais arrêté. Ni d’esquisser, ni d’écrire. Ni de marcher, ni de se délecter de points de déséquilibre et de sortir grandi de chaque échec – jusqu’à en faire une devise. Il ne s’est jamais arrêté, non plus, d’étendre ses bras comme s’ils étaient des yeux à poser sur chaque parcelle du monde. Son unique frontière : l’espace. Son unique souci : appréhender comment le corps se meut dans cet espace. Ou plutôt : comment des corps se meuvent dans des espaces. Car l’univers de Lecoq était aussi foisonnant que pluriel. Touche-à-tout, il empruntait à tous les styles et à toutes les époques, passait du Nô au burlesque, du mime à la tragédie antique. Bourlingueur, il suivait ou conduisait ses troupes sur les routes de grands théâtres de ville, de la France profonde, de l’Europe, jusqu’à s’arrêter quelque temps en Italie.

Il a puisé dans le pays de la Commedia dell’arte, ainsi qu’auprès du peintre et sculpteur Amleto Sartori, les racines de ce qui allait passer son nom à la postérité : la science du masque et de la pantomime. « J’y ai, note-t-il, élaboré un mime ouvert au théâtre, différent de celui formel et esthétique qui était en France dans un véritable ghetto, et développé le jeu du masque silencieux et parlant. » Avec le metteur en scène Giorgio Strehler, il devait bientôt fonder l’illustre École du Piccolo Teatro. De retour à Paris, après quelques travaux pour le cinéma, il s’est convaincu que sa vocation n’était pas sur scène, mais bel et bien devant elle. Sa vie sera dès lors consacrée à l’enseignement, à « servir ses troupes », à chercher sans cesse le « mouvement manquant », et à faire du mime un être en danse.

Depuis l’ouverture de son École en 1956, ce sont des décennies de transmission et de formation, de passages d’un toit à l’autre entre répétitions et représentations, de réalisations de croquis humoristiques ou techniques et d’écriture, qui se sont déployés. À son « corps poétique » répondait toujours son esprit de poète du mouvement, et s’étendaient des vers et des vers qu’il imaginait ou qu’il empruntait. Char, Michaux, Supervielle… la chorégraphie de Lecoq passait également par la danse du texte, par tous ces vers dont Valéry célébrait déjà la part de danse. Le théâtre, la danse comme un souffle, comme un mouvement toujours premier.

Jacques Lecoq, un point fixe en mouvement
Textes de Patrick Lecoq
Actes Sud, 300 pages couleur + un tiré à part, 35 euros
Parution simultanée : Le Corps poétique, nouvelle édition, Actes Sud, coll. Le Temps du théâtre

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