Théâtrorama

White dog, politique et marionnettes

Zoom sur White Dog conçu par Les Anges au plafondEntre noir et blanc, ombre et lumière, il y a rouge, seule couleur du spectacle, brandie comme un appel à clarifier nos conditionnements intérieurs, prisons de l’altérité que nourrissent nos peurs, alimentées par les médias. White Dog, un spectacle puissant, conçu comme un road movie haletant qui jauge avec profondeur la portée du geste marionnettique, face à l’urgence politique de notre actualité. Rencontre avec Camille Trouvé, metteure en scène, et Brice Berthoud, co-créateur et interprète-marionnettiste.

White Dog poursuit, complète, fait écho à votre précédente création, R.A.G.E…

Camille Trouvé : Dans R.A.G.E, on s’est vraiment intéressé à la personnalité de cet écrivain, kaléidoscopique, qu’est Romain Gary, et son jeu sur les identités, sur les masques, et cette très belle escroquerie qu’il a fait avec le personnage d’Emile Ajar. Là, on avait envie de se frotter à son écriture, on voulait être plus proche de sa parole, de sa langue, de sa manière d’écrire et de créer, et passer moins par l’épopée du siècle en marche que Romain Gary a traversé comme une sorte de héros. On a voulu questionner l’intimité de sa création, quels sont ses doutes, les moments où il a peur, pourquoi, quels sont les ressorts qui le font écrire. Ce qui est beau dans Chien Blanc, c’est que c’est une autofiction. Il se raconte en train d’écrire et de « cracher le morceau », de cette violence qu’il a vécu à Los Angeles en 1968. Il le raconte un peu comme un exutoire, une manière de s’en défaire, et c’était cette intimité-là qu’on voulait approcher.

Une intimité qui se frictionne avec des enjeux politiques très forts de l’époque… En quoi l’usage de la marionnette peut-il résonner avec ce contexte?

Camille Trouvé : C’est quand même une histoire de manipulation, ce chien blanc. On a un chien qui est dressé pour attaquer les personnes noires. Tout l’enjeu de Gary va être de s’interroger pour savoir si on peut « défaire » le dressage. Il y a un enjeu de « qui manipule la bête » ? On sait qu’un chien n’est pas raciste, au départ, donc il a été manipulé par l’homme pour devenir cette boule de haine. Et une fois qu’elle est rentrée dans la maison, et là, c’est la maison des Gary, qu’est-ce qu’on en fait ? On a ce monstre chez soi, et il est indomptable, il est mystérieux, il est changeant. Il peut-être aussi bien adorable que féroce. C’est une histoire de manipulation. Suivant qui touche au chien, qui le manipule, ça a un sens politique. La marionnette raconte vraiment ça. Notre capacité à transformer les choses en des monstres.

Comment avez-vous décidé de créer ce spectacle ?

Brice Berthoud : Le moment où on a choisi de raconter cette histoire, c’était le jour de la première de R.A.G.E, qu’on a crée le 13 novembre 2015, le jour des attentats de Paris. On venait de lire White Dog, Chien Blanc, qui parlait de ça, de cette montée des extrêmes, de cette bêtise humaine, et là, pour le coup, qui est insidieusement mise dans la peau d’un chien.

Camille Trouvé : Gary essaye de nous éclairer, il traverse cette Amérique en proie à la violence, il la traverse encore avec une lampe de poche, et il éclaire certains endroits, pour qu’on puisse les comprendre, ou en tout cas, les appréhender, et il essaye de nous expliquer qu’est-ce qui est à l’oeuvre, quelles sont les forces qui sont à l’oeuvre… Ca parlait aussi de notre peur, de voir les communautés s’affronter, ce jour-là, le 13 novembre… Nous, on est nés dans des banlieues très multiculturelles. Dans l’équipe de R.A.G.E, on avait des âges différents, on était de cultures différentes, et d’un seul coup… « Ah bon, ça peut arriver aussi qu’on se dresse les uns contre les autres, comme aux Etats-Unis, à la fin des années 1960 ? » On a puisé dans la parole de Gary, des éléments de réponse à cette inquiétude qui était en train de nous traverser.

Zoom sur White Dog conçu par Les Anges au plafond

Des questions que vous partagez avec le public…

Brice Berthoud : Dans White Dog, le public a la même place que nous, il découvre l’histoire en même temps que nous. On essaye de mener l’enquête avec lui. On essaye de faire ensemble le chemin, de se redire, dans l’histoire, qu’est-ce qui a pu faire que ce chien, qui paraissait absolument adorable, devienne cette boule de haine.

Camille Trouvé : Il y a un moment où on cherche à lui donner la parole. Que le mot vienne d’eux, et qu’on ose prononcer les mots qui sont un peu tabous, qui font peur. Pour nous, c’était très important que ça vienne de la foule, qu’on le constate ensemble, et que ce soit ensemble qu’on nomme le monstre. On se rend compte que quand on a des salles d’adolescents, ça fuse très vite : « Mais il est raciste, ce chien ! » Par contre, dans certaines salles, plus pudiques, avec un public plus mélangé, on a des sortes de contournement, on n’ose pas dire ce qui fait peur. Alors, on laisse durer. Tant que ce n’est pas prononcé, on continue à discuter avec le public, la salle reste allumée.

Est-ce vous avez en tête une inspiration, pour un prochain opus ?

Camille Trouvé : On est encore dans l’intimité de la nouvelle histoire. L’histoire, c’est souvent un précipité entre nous deux, des intuitions, des idées, des envies, des choses qui n’ont pas été abouties sur les précédentes, ou des rêves, et il faut vraiment que le précipité se forme entre nous, qu’on ait ce désir…

Brice Berthoud : C’est vraiment la rencontre entre la marionnette et la scénographie, c’est à dire comment est-ce qu’on va pouvoir mêler ça, et que les deux vont faire un principe dramaturgique. C’est un peu comme tant que le mot « Ce chien est raciste » n’est pas prononcé, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la fiction, et on n’est pas encore dans le réel. Pour une création, c’est un peu pareil, tant qu’on n’a pas prononcé, on est un peu dans notre fiction, dans notre bulle.

Finalement, c’est aussi à votre échelle que l’intime rencontre le politique…

Camille Trouvé : Peut-être ! C’est très important pour nous…
Brice Berthoud : Que l’intime rencontre le politiquement incorrect.

 

Vu dans le cadre de MARTO ! puis en tournée dans toute la France

Marionnettes, projections et musiques en direct
Tout public dès 12 ans
D’après le roman « Chien Blanc » de Romain Gary (Editions Gallimard)
Avec : Brice Berthoud, Arnaud Biscay, Yvan Bernardet, et Tadié Tuéné
Mise en scène : Camille Trouvé assistée de Jonas Coutancier
Adaptation : Brice Berthoud et Camille Trouvé
Dramaturgie : Saskia Berthod
Marionnettes : Camille Trouvé, Amélie Madeline et Emmanuelle Lhermie
Scénographie : Brice Berthoud assisté de Margot Chamberlin
Musique : Arnaud Biscay
Création sonore : Antoine Garry et Emmanuel Trouvé
Création image : Marie Girardin et Jonas Coutancier
Création lumière : Nicolas Lamatière
Création costume : Séverine Thiébault
Mécanismes de scène : Magali Rousseau
Construction du décor : Les Ateliers de la MCB
Administration : Lena Le Tiec
Diffusion / Presse : Isabelle Muraour
Crédit photo : Vincent Muteau

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