Théâtrorama

Décor planté d’ombres, de fumées, et de créatures animées, funeste banquet d’une humanité contaminée, Gimme Shelter s’écrit dans les vestiges d’un parc d’attraction décadent. Conçu dans un espace-temps unique, dans lequel le spectateur vient compléter l’espace scénographique et dramaturgique, Gimme Shelter fascine et décale le regard. Un geste artistique puissant, rare, ancré dans un univers grandiose. Rencontre.

Comment est venu ce choix d’un univers totalement immersif ?

Violaine Fimbel : Un des moteurs principaux de la création est la chanson des Rolling Stones, qui s’appelle justement « Gimme Shelter », qui a donné le titre à la pièce. Dans cette chanson, il y a une phrase qui dit, « Si je ne trouve pas un abri, je vais disparaître », « If I don’t get some shelter, i’m gonna fade away ». J’ai commencé à le prendre pour dit. Dans cet univers-là, tout ce qui est vivant, que ce soit l’humain, le végétal ou l’animal, disparaît. Il y avait une vraie volonté de plonger le spectateur dans ce questionnement-là autour de l’abri, celui qu’on a dans notre tête, l’abri mental, et où est-ce qu’on peut trouver un refuge aujourd’hui. Dans Gimme Shelter, il y a un travail sur les perceptions, très particulier. Un travail énorme sur le doute aussi, j’aime beaucoup l’entretenir dans mes spectacles. Est-ce que j’ai vraiment vu ça ? Est-ce que j’ai vraiment entendu ça ? Est-ce que c’était juste moi, ou est-ce que c’était les autres ? 

Comment avez-vous traduit ce questionnement, dramaturgiquement ?

Violaine Fimbel : Il y a deux types d’espaces différents au plateau. Un espace intérieur, très serré où tout le monde est regroupé et respire presque en même temps, et un espace extérieur où les spectateurs sont par groupes de 3 ou 4, ou tous seuls sur des sujets de manège. Ainsi disposé, le public a vraiment une façon d’envisager le spectacle et l’histoire très différente de ce qu’on pourrait avoir en configuration classique, frontale ou bi-frontale. 

Quentin Cabocel : Violaine Fimbel est partie d’une petite forme qui s’appelait « Noctarium », où cet intérieur-là était déjà travaillé. C’était assez proche de ce qui est là aujourd’hui. L’extérieur est venu un peu plus tard. Comment faire répondre et se répondre les personnages intérieur-extérieur ? Je crois que c’était tout le défi de la dramaturgie entre les deux espaces. 

C’est-à-dire ?

Violaine Fimbel : L’écriture entre les deux espaces s’est faite en simultanée. C’était un échange permanent. Il y a eu un moment où on a fait tomber les parois du décor, pour que les comédiens puissent se voir, et que ça se réponde bien. Il y a eu des grandes directions que j’ai données dès le début, que je n’ai pas mises de façon évidente dans le spectacle, mais qu’on s’est données à nous, à l’intérieur de l’équipe. Par exemple, qui est ce personnage de la poupée, à l’intérieur, pour l’interprète, et à qui est-ce que ça fait écho à l’extérieur ? Qui est le personnage du lapin? D’ailleurs, pour les comédiens, l’histoire est beaucoup moins ouverte que ce que je peux laisser pour le spectateur. 

Quentin Cabocel : On a besoin de savoir où on va, ce qu’on est en train de jouer, ce qu’on est en train de raconter pour nous, c’est essentiel. On a des clés, mais dans mon jeu, j’essaie aussi de ne pas fermer complètement, en donnant justement toutes les réponses. Ce qui est intéressant avec l’écriture de Violaine, c’est qu’en laissant ouvert, ça nous laisse aussi nous la possibilité en tant qu’interprètes de pouvoir proposer des choses, mais sans trop en dire. C’est aussi amusant pour nous. 

Quelle histoire vous racontez-vous sur vos personnages ?

Morgane Aimerie-Robin: Moi, je me raconte que je suis une sorte d’âme errante, coincée dans ses derniers instants de vie, dans le trépas. C’est comme une sorte de boucle, quelque chose qui se répète, avec la vie qui était ici à l’intérieur, et quelque chose qui revient de façon très primitive, de plus animal, fantomatique. Je m’imagine que j’aurais aimé, en fait, que dans cette fête foraine où je suis en train de dépérir, il y ait des gens, pour être témoins et pour voir mon parcours. Du coup, je me raconte aussi que ça peut être un fantasme de mon personnage, d’avoir ces gens-là, le public. Passé, futur, qui existe ou non.

Quentin Cabocel: Mon personnage est à l’intérieur, on ne sait pas s’il est vraiment là, s’il a été là, s’il a disparu, ou si c’est une voix. Moi, je me raconte que c’est un type qui s’est enfermé dans un abri pour échapper à quelque chose, ou à quelqu’un, qui est à l’extérieur. Et puis il y a cette compagnie, qui est soit la poupée, soit tout ce qui l’entoure. Est-ce que les objets prennent vraiment vie, ou est-ce que c’est mentalement qu’il se raconte cette histoire-là, qu’il s’amuse à se créer lui-même les voix qui lui répondent pour habiter le vide autour de lui ? Pour moi, c’est amusant de jouer ça. Et puis, il y a l’extérieur, que je prends en compte en tant que comédien évidemment pour pouvoir jouer avec Morgane, mais pour mon personnage, c’est comme s’il y avait deux espace-temps différents, et que ça n’existait pas forcément, que mon espace à moi n’est plus forcément tel qu’on peut le voir dehors… Ce qui est amusant d’un point de vue du processus immersif, c’est de voir débarquer les humains là où il ne devrait plus y en avoir. Ils ont cette place-là d’être « témoins » de ce qui est arrivé.

Vous avez employé le mot « amusement », quel sens lui donnez-vous dans le spectacle?

Violaine Fimbel: L’espace extérieur est un parc d’attraction, « amusement parc ». Quand on va s’amuser dans un parc d’attraction, on dit souvent « je vais me déconnecter du quotidien, m’échapper de la réalité ». Mais quand on est dans un espace comme ça, si le réel, le quotidien, si ce dont on voulait s’échapper nous rattrape, qu’est-ce que ça fait ? C’était aussi justement pour questionner cet espace d‘amusement, et à quel point on peut ne pas vouloir voir. C’est comment est-ce qu’on réagit face à une catastrophe, on a forcément une part de déni. Si je pense à tout ce qui peut nous tomber dessus, je ne pourrai plus vivre. Le parc d’attraction, c’est une façon de mettre en exergue ce questionnement-là aussi. Le spectateur ne se rend pas forcément compte de prime abord, directement, qu’il est dans un endroit décadent, mais dans un endroit qui était propice à l’amusement, qui devient autre chose, et qui révèle autre chose. 

Quentin Cabocel: Il y a des gens que ça n’amuse pas du tout, que ça va peut-être oppresser, et d’autres qui sont dans ce jeu-là de « s’amuser à se faire peur ». Le spectateur, malgré tout, s’amuse. On en a eu l’exemple tout à l’heure, avec la classe de lycée, où il y a cette dimension d’être dans une atmosphère en tension, avec le surnaturel qu’il peut y avoir autour d’eux, etc… Moi, je prends de l’amusement quand c’est comme ça. J’essaye de créer au maximum cette tension, pour créer ce rapport. L’amusement est dans le jeu, la magie qu’on met sur le plateau. C’est important, s’il n’y avait pas de jeu, il n’y aurait pas d’amusement, j’arrête mon métier et je reste dans le cube !

Morgane Aimerie-Robin: Moi j’ai mon grand moment où effectivement, c’est très amusant pour moi de guider le public en employant des phrases-types, des mots de vocabulaire très forains, des manières de s’exprimer, que je connais très bien car j’ai baigné dedans quand j’étais petite. On écrit aussi l’amusement dans une histoire sombre ou profonde, puisque par exemple, le choix de la musique à la transition est arrivé ces derniers jours, et j’ai proposé ça dans une blague, parce que même quand on fait des répétitions, on s’amuse. J’adore quand Quentin répète ses voix, c’est génial. Je trouve que c’est chouette de tirer comme des contraires, ça met encore plus une tension, on ne sait pas si on doit rire, si on doit être friand de la peur…

  • Gimme Shelter
  • Conception, écriture : Violaine Fimbel
  • Assistanat à l’écriture : Chloée Sanchez
  • Ingénierie mécanique : Marjan Kunaver
  • Avec Morgane Aimerie-Robin, Quentin Cabocel, Nicolas Poix et Marianne Durand
  • Scénographie, costumes, marionnettes : Marianne Durand, Violaine Fimbel, Marie Guillot, Marjan Kunaver, Bérengère Naulot, Valéran Sabourin, Edward Baggs, Evandro Serodio
  • Réalisation vidéo : Sylvain Vallas
  • Crédit photos : Violaine Fimbel
  • Vu au Festival mondial des marionnettes de Charleville-Mézières
  • Tournée 2019-2020:
  • – 12 et 13 novembre 2019 au Manège de Reims
  • – du 24 au 26 mars 2020 au collège Schumann, Reims (en cours de confirmation)
  • – du 27 au 30 Août 2020 au Théâtre de Marionnettes de Maribor, Slovénie
  • – du 7 au 13 Septembre 2020 au Théâtre de Marionnettes de Maribor, Slovénie (dates à confirmer)

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