Théâtrorama

Un plateau comme un vaste chantier, un espace de jeu où temporalités, personnages et objets tricotent leurs présences, naviguant de la guerre d’Espagne à mai 1968… Avec Frères, puis Camarades, la compagnie Les Maladroits offre au Mouffetard –Théâtre des Arts de la Marionnette une rentrée fraîche, dynamique et engagée. Rencontre.

Dans Camarades, quatre hommes au plateau déploient l’histoire de la vie d’une femme, comment est venu ce parti-pris?

Hugo Vercelletto : Au départ du projet, on avait différents champs d’exploration sur la période de mai 1968. Le féminisme en faisait partie, au même titre que les engagements politiques dans l’extrême-gauche, les expériences communautaires, individuelles et spirituelles… 

Valentin Pasgrimaud : Au cours de la trentaine d’interview réalisées en amont du spectacle, Benjamin Ducasse a rencontré une femme. Il lui a posé une seule question, et elle lui a raconté sa vie, en deux heures. On pense qu’elle est venue à cette interview en voulant transmettre, nous dire quelque chose. Comme dans Frères, on s’est inspiré du grand-père d’Arno pour créer le personnage d’Angel, on a choisi l’histoire de cette femme incroyable, engagée dans les mouvements féministes, pour écrire Camarades. Ensuite, on s’est effectivement demandé ce que représenter le parcours d’une femme impliquait pour nous. 

Hugo Vercelletto : Un slogan féministe nous a beaucoup travaillé pendant la création : « Ne nous libérez pas, on s’en charge ». On s’est demandé pourquoi ne pas pouvoir raconter cette histoire, si elle nous touchait. On a essayé d’être le plus délicat possible avec le sujet. 

Valentin Pasgrimaud : Au début, on est allés sur des choses assez évidentes, en essayant de trouver comment incarner cette femme, qu’on a appelé Colette. Et finalement, on a commencé à ne plus la représenter : on a choisi qu’elle devienne le public. 

C’est-à-dire ?

Hugo Vercelletto : Dans Camarades, on travaille avec l’objet « craie ». Colette apparaît en craie. On essaye de la raconter en creux. De montrer au public ce qu’elle voit, ou un peu en focalisation externe, quand on raconte des bouts d’histoires de son mai 68, ou de son passage aux Etats-Unis. Parfois, on rentre dans son cerveau, parfois on voit ce qu’elle peut voir, mais jamais on la joue. 

Comment travaillez-vous avec l’objet ?

Hugo Vercelletto : On aime que l’objet s’invite dans l’histoire, qu’il nous surprenne. Les objets sont porteurs de mémoire. C’est avec cette mémoire que l’on travaille. Quand on les choisit, on réfléchit beaucoup à d’où ils viennent, pourquoi ils font sens. Parfois, on ne sait pas, ce sont des intuitions. On les laisse se développer, se concrétiser, et après, on fait les liens. On dit souvent qu’il faut faire confiance à l’objet. Les prémisses de Frères, c’est une improvisation qui a été faite entre Arno et Valentin pendant un stage au Théâtre de Cuisine avec Katy Deville et Christian Carrignon. Le postulat de départ était simple : si papi est un sucre, si la France est le café, est-ce que papi va arriver dans le café, et qu’est-ce que ça va provoquer ? C’est la métaphore de départ, qui va tenir le spectacle. Ensuite, on étire cette histoire tout le long, et une famille d’objets se développe. 

Et pour Camarades 

Hugo Vercelletto : On a pressenti quelque chose autour de la craie. Le tableau noir, la vieille école qu’on va bousculer. Ecrire sur les murs, c’est prendre la parole. On s’est rendu compte que si Colette, c’est une craie, plus on la raconte, plus elle est dans l’air, et plus elle nous marque. Mais aussi, avec une éponge, on peut la faire disparaître, on peut l’oublier. Sous la forme du souvenir, on lutte contre l’oubli. On la respire, elle nous irrite un peu, cette poussière, aussi. La craie, le calcaire, nous a amené l’œuf, le plâtre pour le buste de Colette… Les tupperware, les boîtes à biscuit en métal, sont de vieux objets que Colette aurait pu nous donner.

Valentin Pasgrimaud : Il y a une sorte de progression autour du contenant. Les boîtes, c’est aussi les objets dans lesquels on retrouve, chez nos parents, grands-parents, des merveilles, des photos, des cartes postales, de la couture, des boutons… 

En effet, vos spectacles se situent à la frontière entre des histoires intimes, familiales, et celles de nos sociétés. Comment en jouez-vous au plateau?

Hugo Vercelletto : On aime quand ce qu’on appelle « la petite histoire », l’histoire intime, rencontre la grande, parce qu’elle nous donne à la revoir. A travers ce projet, on a commencé à comprendre ce qu’avait vécu la génération qui nous a engendrés. Ce sont des micros-détails : on ne se pose pas la question de faire la vaisselle ou à manger. Ce sont des choses dont on a hérité naturellement. L’Histoire peut-être froide, factuelle. En se projetant dans l’intime, ça donne de la chaleur.

Valentin Pasgrimaud : Ensuite, il y a la mise en abyme, c’est à dire qu’on met en scène notre propre réflexion sur l’histoire qu’on est en train de raconter. Montrer ce que ça nous fait de créer ce spectacle, ce par quoi on passe, comment ça nous change. On travaille le documentaire, et en même temps, c’est très fictionnel. On aime bien qu’à la fin, le public ne sache plus si c’est vrai ou pas. 

Hugo Vercelletto : On aime dire que tout est vrai, mais que c’est nous qui l’avons inventé. 

Valentin Pasgrimaud : Cette démarche-là, alliée au théâtre d’objet, met le spectateur dans une forme de travail tout au long du spectacle, tant pour décrypter les codes en théâtre d’objet, les images qu’on lui propose, que l’histoire, et la façon dont nous la racontons. 

Quelle suite envisagez-vous de donner à ce dyptique? 

Valentin Pasgrimaud : Quand on a cessé de travailler sur Frères, trois mots résonnaient : l’engagement, l’héritage, et les utopies. Ces trois mots-là nous ont menés à 1968. Plus on avançait dans la création de Camarades, plus ça nous renvoyait à la question de notre place actuelle dans la société. Avec Frères, c’est la génération de nos grands-parents qu’on questionne, avec Camarades, celle de nos parents. On est partis sur un cycle de trois spectacles. On ne l’a pas décidé au début, ça s’est invité au fur et à mesure. Le troisième volet, ce serait nous. La question de l’engagement aujourd’hui : notre engagement à nous, aujourd’hui. 

Hugo Vercelletto : On continue à chercher dans notre intime. Le point de départ de ce troisième spectacle est un voyage que j’ai fait il y a quatre ans, en Palestine.

Frères

  • Interprétation et idée originale : Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer
  • Mise en scène : Cie les Maladroits et Éric de Sarria
  • Conception et écriture collective : Benjamin Ducasse, Éric de Sarria, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer
  • Assistant à la mise en scène : Benjamin Ducasse
  • Création sonore : Yann Antigny
  • Création lumières : Jessica Hemme
  • Régie lumières et son : Jessica Hemme et Azéline Cornut (en alternance)
  • Assistant à la mise en scène : Benjamin Ducasse
  • Technique plateau : Angèle Besson

Camarades

  • Conception et interprétation : Benjamin Ducasse, Hugo Vercelletto-Coudert, Valentin Pasgrimaud et Arno Wögerbauer
  • Collaboration artistique : Éric de Sarria
  • Direction d’acteurs : Marion Solange Malenfant
  • Création lumières : Jessica Hemme
  • Régie lumières et son : Azéline Cornut et Jessica Hemme (en alternance)
  • Costumes : Sarah Leterrier
  • Création sonore : Erwan Foucault
  • Crédit photos: Damien Bossis
  • Plus d’informations sur le site de la compagnie
  • Tournée 2019-2020

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