Théâtrorama

« Si vous me laissez le temps d’exister, tout devrait bien se passer »

Délicat.e, provocant.e, alternant ses identités comme autant d’invitations à questionner notre multiplicité, Hen (prononcer « heune ») se tient dans son cabaret-castelet, en équilibre sur la frontière de la liberté. Renouant avec l’aspect subversif du théâtre de marionnette, et une manipulation traditionnelle, Anthony Diaz et Johanny Bert s’illustrent dans un duo impeccable de justesse et d’humour. Rencontre avec les deux créateurs* (*et une invitée surprise en fin d’interview)

Hen, c’est un mot qui ne fait pas référence à quelque chose de connu, comment est-il devenu le titre du spectacle ?

Johanny Bert : Hen est un pronom suédois non genré, qui veut dire à la fois « il » et « elle ». Il a été ajouté dans le dictionnaire en 2015. Il est aussi utilisé dans les manuels scolaires pour éviter toute sorte de discrimination. Je trouve que ce point de départ grammatical est intéressant car il raconte beaucoup de choses sur la question du genre dans nos sociétés. En France, nous n’avons pas vraiment de pronom comme cela. Les associations militantes proposent « iel » mais il est très peu utilisé.

Pour quelle raison employer la marionnette pour traiter de ce sujet-là?

Anthony Diaz : Ce que la marionnette apporte, c’est une distanciation du sujet. Hen est un personnage qui n’existe pas, qui vit de manière éphémère. Dans la marionnette, on travaille avec l’imaginaire. Le public fait un pas vers nous. Il est déjà, quelque part, comme « accroché » par cet objet qui prend vie. C’est une certaine façon d’adhérer : il y a une part d’imagination dans le corps de la marionnette. 

Johanny Bert : Partir d’un personnage qui dit « Je vous préviens, je ne suis qu’une marionnette », pose une autre question derrière : « Si j’étais un humain, si j’étais hors de cette bulle qu’est le théâtre où nous sommes ce soir, hors de la représentation et de la fiction, est-ce que vous me regarderiez de la même façon ? Est-ce que vous pourriez m’accepter? » La marionnette permet des fantaisies peut-être beaucoup plus folles qu’un être humain. Ce corps délégué, cette prothèse manipulée à quatre mains et deux énergies, nous ouvre à une forme de liberté physique : jouer avec ces corps de Hen, les malmener, et les rendre très joyeux aussi, très libres. 

En effet, le public voit toujours un seul Hen, tandis que les coulisses sont pleines de différentes versions… Pour vous, qu’est-ce qui se raconte entre ce qui est caché et ce qui est montré ?

Johanny Bert : Ce qui est derrière, finalement, c’est tout ce qu’on aime en marionnette, toute la « bidouille ». C’est tout le rapport à l’illusion, qui est notre « cuisine ». On a tous les ingrédients derrière, des sexes dans tous les sens, des bouts de corps, des bouts de costumes, et on s’amuse avec tout ça, de manière très archaïque. Pour moi, c’est la base du théâtre, le jeu avec l’illusion, dans ce petit cadre-castelet, qui donne la proportion du personnage. Pendant la création, notre démarche était finalement très empirique. Nous avions ces corps de mousse sculptés par Eduardo Félix, ces costumes de Pétronille Salomé, et ces chansons, qui sont des commandes à des auteurs. Au début, nous en avions trente-cinq! Il a fallu faire des choix et trouver un ordre pour qu’une dramaturgie se dessine. Nous voulions que Hen fasse un concert, pas une biographie. Malgré tout, il traverse quelques sujets dans ses prises de parole, et l’on peut sentir que certaines chansons sont un peu plus personnelles pour lui, qu’il se raconte à travers elles. 

En quoi vos choix dramaturgiques soulèvent-ils l’aspect subversif du théâtre de marionnette?

Johanny Bert : A différentes époques et dans différents pays, contextes politiques, la marionnette a eu ses heures de gloire. Elle était porteuse d’un mouvement du peuple, d’une pensée politique, parfois même d’une forme d’ironie. Tout cela s’est un peu perdu. Elle est devenue quelque chose de « joli », de « gentil », rangé dans l’imaginaire collectif de l’enfance et de la jeunesse. Aujourd’hui, beaucoup de compagnies travaillent dans ce sens-là : comment une marionnette pourrait trouver la liberté d’une forme d’insolence, et demeurer dans cette forme? De cette manière, pour traiter ce sujet du genre, de l’identité et de l’altérité, il fallait que nous aussi cherchions cette liberté. En répétition, nous sommes rapidement confrontés à des contraintes de temps, de moyens, de technique, d’imaginaire. Parfois, nous nous bloquons nous-même en pensant que Hen ne peut pas faire certaines choses. Cette liberté, c’est aussi comme si on jouait à dire que Hen est tellement vivant, qu’il peut entendre tout ce qu’il se passe dans la salle, et interagir. Comme pourrait le faire un être humain. Comme s’il était plus humain qu’un humain. Chaque jour, nous re-questionnons ce que nous disons au public, et laissons plusieurs moments d’improvisation au spectacle. Pour venir à Paris par exemple, nous avons ajouté quatre nouvelles chansons.

Ouvrons Hen à de nouvelles possibilités encore… Comment le définiriez-vous s’il était une couleur ?

Anthony Diaz : Il serait paillettes ! 

Sabine Arman : Moi je vois du rouge, quelque chose de très puissant. 

Johanny Bert : Il n’aurait pas envie d’être une seule couleur, parce que ça le réduirait. Je pense qu’il pourrait changer de couleur un peu comme un caméléon, mais un caméléon qui décide quand il en a envie. 

Un livre ?

Anthony Diaz : Le livre des mots inexistants, que je lis en ce moment. Ce sont des mots qui n’existent pas dans le dictionnaire, que des auteurs ont inventés pour dire ce qu’ils avaient besoin de dire. 

Sabine Arman : Je pense à la peinture surréaliste, André Breton, Nadja… Cette philosophie, cette doctrine sur l’inconscient… 

Johanny Bert : Je citerais les livres de Paul B. Preciado dont la pensée m’a beaucoup inspiré. 

Un meuble ?

Sabine Arman : Je vois les grands fauteuils en mousse, dans lesquels on s’assoit et qui prennent la forme du corps. Les grands poufs avec des billes en polystyrène dedans, c’est en cuir, très années 1970, je ne sais plus comment ça s’appelle…

Johanny Bert : Un transformable ? Ce serait bienvenu !

Une saison ?

Johanny Bert : La musique des Quatre saisons de Vivaldi. Ce par quoi Vivaldi passe dans sa musique, et parfois ce sont de toutes petites choses.

Anthony Diaz : L’hiver, pour se réchauffer. Hen a besoin de tendresse. 

Une fleur ?

Anthony Diaz : Un coquelicot, parce qu’il est fragile et à la fois, quand il y a le bourgeon, ça explose d’un seul coup, la couleur se révèle. A la fois très fragile, et si on la cueille, elle meurt.

(Merci à Sabine Arman du bureau de relations presse Sabine Arman pour sa participation !)

  • Hen
  • Conception, mise en scène et voix : Johanny Bert
  • Manipulation : Johanny Bert et Anthony Diaz
  • Collaboration mise en scène : Cécile Vitrant
  • Arrangements et musique live : Guillaume Bongiraud et Cyrille Froger
  • Musique live : Ana Carla Maz (violoncelle électroacoustique) et Cyrille Froger (percussions)
  • Vu au Mouffetard – Théâtre des Arts de la marionnette le 2 février 2020
  • En tournée : La 2Deuche – Lempdes le 15 février 2020
  • Les Célestins de Lyon du 20 janvier au 6 février 2021

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