Théâtrorama

Après une Antigone revisitée, survoltée, et finement dépoussiérée, le Collectif Saint Coquelicot questionne les frontières entre fiction, réalité, et secret avec la figure d’Oedipe. Pour ce deuxième opus de la trilogie autour des Labdacides, Hugo Bachelard signe une mise en scène au cordeau, dont la densité de l’adaptation superpose avec brio époques, points de vue, et parti-pris. Rencontre. 

Vous avez choisi de placer l’intrigue de la pièce dans un salon bourgeois des années 1950, pourquoi ?

Hugo Bachelard : Quand j’avais 10 ou 11 ans, je me posais des questions sur ma sexualité. J’ai ouvert une grosse encyclopédie que mes parents avaient, et j’ai lu la citation de Freud, disant que l’homosexualité était une pathologie, une maladie, qui venait d’un complexe d’Œdipe mal formé… C’est là que j’ai vu, pour la première fois, le nom d’Œdipe, lié à l’homosexualité. Je me souviens que j’étais très en colère. Plus tard, je me suis intéressé à la psychanalyse, et notamment à ses critiques, Deleuze, Judith Butler, Foucault, entre autres. La psychanalyse freudienne est très familialiste, traditionaliste, misogyne aussi. C’est un rapport à la femme qui est violent, dégradant. Evidemment, tout n’est pas à jeter, il y a des choses très intéressantes, mais aussi extrêmement clivantes, et patriarcales. Pour moi, placer Le secret dans les années 1950, c’est attaquer l’apogée de la psychanalyse, le moment où elle se transforme et devient un outil de manipulation des masses. C’est ce qui arrive quand l’américain Edward Bernays va créer des méthodes de propagandes à partir des théories de son oncle, Freud. J’ai voulu déconstruire ce mythe de la psychanalyse, et ce mythe du complexe d’Œdipe, parce que pour moi la psychanalyse est aussi une forme de mythe, tout autant que le mythe grec initial. On peut décider d’y croire ou non,  mais cela reste une forme de religion, avec ses propres dogmes, ses règles, ses pratiques. Une religion qui se masque de science et de médecine et c’est cela qui est dangereux, à mon sens. Een fait, Freud a usé du mythe d’Oedipe comme, en somme, on peut en user au théâtre. Il l’a adapté à sa théorie comme on l’adapterait à la scène.

Vous prenez le contrepied du mythe du complexe d’Oedipe, en positionnant le public à un endroit bien particulier… 

Hugo Bachelard : Dans l’histoire d’Œdipe, si le fameux secret, qu’il soit le fils de sa femme, n’avait jamais été révélé aux yeux du grand public, il ne se serait certainement pas séparé de Jocaste, et les choses auraient continué… C’est le fait qu’il y ait révélation qui crée la tragédie. La réécriture qu’on a faite agit de la même manière. Le public active même, cette révélation du secret. Il ne peut y avoir révélation du secret que parce que le public est là pour l’entendre et la voir. Il sert de témoin. 

D’une certaine manière, vous associez le public au processus de création, en projetant pendant le spectacle ces vidéos des comédiens et de vous-même, tournées en dehors du spectacle. Mais ce qui est raconté est en partie faux. Pourquoi avez-vous choisi de faire de l’intime « fabriqué » ?

Hugo Bachelard : Si une intimité est exposée au regard, ce n’est plus vraiment de l’intimité. L’apparition de la télé-réalité, internet, les réseaux sociaux, nous ont fait passer dans un autre rapport au réel, par le fait de montrer l’intimité des gens et exposer la nudité. Je trouve ça choquant. La société encourage ça, et on a l’impression aujourd’hui qu’on est obligés de tout dévoiler. En intégrant ces vidéos au spectacle, j’ai voulu montrer qu’il y a toujours de la fiction, que c’est toujours construit. Que même lorsqu’on créer un profil sur n’importe quel réseau, ça ne sera jamais vraiment nous mais ce qu’on veut bien montrer. 

Quelle frontière questionnez-vous, entre représentation sociale et intimité ?

Hugo Bachelard : A l’échelle d’un public, révéler un secret prend une portée politique, sociétale, sociale, beaucoup plus importante, parce que c’est révélé, justement, dans l’espace public. Par exemple, les lesbiennes, gays, trans sont obligés de se montrer, de manifester, pour pouvoir exister et avoir les mêmes droits que tout le monde. L’homosexualité a encore besoin d’être révélé, mise dans l’espace public, car elle est encore loin d’être totalement acceptée. Le paradoxe, c’est que c’est pourtant une chose qui vient de l’intime, du secret et de l’amour. Mais si les choses restent trop secrètes, elles disparaissent, ou sont considérées comme anormales. Elles n’ont pas le droit d’exister, elles sont réprimées. Il y a une phrase d’une féministe noire-américaines, qui disait que pour exister, il faut se nommer, et se nommer, c’est rentrer dans une impasse. Après, il faut réussir à sortir de l’impasse. 

Tout secret a t-il besoin d’être révélé?

Hugo Bachelard : En amont de chaque création,  je fais des entretiens avec les acteurs autour de la pièce, et des thématiques que je veux aborder. Un des acteurs avait dit quelque chose à propos du secret, que je trouvais assez juste. Il disait qu’il y a des moments où le secret est nécessaire, qu’il faut que toutes les choses restent cachées, parce que ça ferait mal si ça explosait, ça pourrait créer de la souffrance. L’histoire que je raconte quand je rejoins les comédiens au plateau, c’est l’exemple d’une révélation qui arrive au mauvais moment, c’est le vol d’une intimité, qui provoque la mort de la personne. Si le secret est révélé trop tôt ou trop tard, il peut-être destructeur. Si ça arrive au bon moment, ça peut faire office de catharsis, et rassembler les gens, harmoniser les points de vue, et les affects. Pour moi, le secret est comme une loupe. On s’approche plus du réel en parlant du secret que de la réalité. La réalité, ou la « vérité » si on préfère, est une idée trop vague, toujours subjective. Le secret est plus objectif car plus factuel et par définition. De plus, il tend vers une révélation. C’est ce qui est important, c’est un mouvement vers l’autre.

C’est-à-dire…

Hugo Bachelard :   Révéler, c’est de toute façon toujours agir vers les autres. La pièce travaille sur les différents points de vue qu’on peut avoir sur une histoire, une situation… Chacun étant persuadé d’avoir la vérité, le moment de la révélation mène souvent à une explosion, crée du conflit, de la confrontation… Le secret c’est l’autre. C’est la personne qui est en face, son monde, et sa vision.

C’est le moment de la révélation du secret que vous choisissez pour monter sur scène avec vos comédiens, et vous mettre nu…

Hugo Bachelard : Il y a une portée politique dans ce geste, bien sûr. On travaille beaucoup sur les clichés. La nudité, c’est quelque chose d’un peu « basique » dans le théâtre contemporain. Certains metteurs en scène n’hésitent pas à mettre leurs comédiens nus sur scène, sans nécessairement questionner ou justifier leur geste. Alors dans la pièce, c’est un clin d’œil, c’est le metteur en scène qui met en jeu son propre corps, et non celui de ses acteurs. Les rejoindre sur le plateau, c’est une manière de se rassembler, de les remercier pour tout le travail qu’ils font, pour la pièce, pour le jeu. Ils s’impliquent beaucoup dans la pièce, c’est une manière de m’impliquer émotionnellement avec eux et créer encore plus un collectif. Comme si la nudité devenait une forme de symbole. Ils ne sont pas seuls à assumer le public, les secrets, le jeu, c’est un partage… J’ai fait ce choix pour sortir le metteur en scène de son piédestal, et qu’il revienne avec eux dans « l’arène ».

Quel est le sens du collectif, pour vous ?

Hugo Bachelard : Pour moi, l’attribution des rôles dans les spectacles est assez naturelle. Peu importe qui fait quel rôle. Ce qui est plus important pour moi, pour créer quelque chose qui fonctionne, où chaque acteur ait des choses à dire, et puisse s’investir dans la création, c’est que les partitions des acteurs soient construites de manière à peu près égalitaire. Je n’aime pas qu’il y ait un déséquilibre, je trouve ça disharmonieux dans une pièce. Qu’il n’y ait pas de jalousie possible, c’est cela qui créer le collectif.

  • Vu le 14/02/2019 à l’Espace Beaujon (Paris 8ème
  • A venir le 18/05/2019 Censier sur Scène (Paris)
  • SOMA 2 : LE SECRET (et si cela crève les yeux, voici une épingle)
  • Librement adapté d’Œdipe-Roi 
  • Mise en scène, texte et dramaturgie : Hugo Bachelard
  • Avec Cécile Basset, Samir Chiguer, Côme Desno, Katia Grau
  • Scénographie : Hugo Bachelard
  • Régie, création lumière et vidéo : Hugo Bachelard
  • Crédit photo : Pauline Marzanasco

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