Théâtrorama

Emmanuelle Laborit : « Quelle est la place des artistes sourds ? »

Zoom sur Emmanuelle Laborit et l'IVTDu 13 au 16 octobre 2016, l’International Visual Theatre organise et accueille pour la première fois l’évènement « Rayonnement de la Langue des Signes Française (LSF) dans le paysage culturel français ». Emmanuelle Laborit, comédienne et metteure en scène, co-dirige avec Jennifer Lesage David ce lieu unique en France, entièrement dédiée aux arts visuels et corporels, ainsi qu’à la culture sourde et sa transmission.

Dans quelle optique avez-vous pensé cet évènement ?
Emmanuelle Laborit : Malgré son interdiction pendant près de 100 ans, et le fait qu’elle ne soit toujours pas enseignée dans les établissements scolaires, la langue des signes commence à se diffuser. Aujourd’hui, la question, est : « Quelle est la place des artistes sourds ? » Ils ne sont pas toujours spécialement bien accueillis. Or pour moi, une langue, c’est une langue partagée. On ne met jamais quelqu’un de côté sur le bord de la route.

Par exemple, on dit qu’on veut accueillir tous les immigrés qui viennent en France, mais on ne crée pas de structures pour les accueillir. Accueillir quelqu’un veut dire qu’on se donne les moyens, qu’on se donne les moyens de vivre ensemble dans la même société. Accueillir quelqu’un, c’est respecter ce quelqu’un malgré nos différences, en tenant compte de l’histoire de cette personne, qui quitte un pays en difficulté par exemple. C’est la même chose pour nous. Les entendants sont porteurs de leur culture, les sourds sont porteurs de leur propre culture également, et il est très bien de pouvoir travailler ensemble.

Trois jours de rencontres

Comment vont s’organiser ces trois jours ?
Emmanuelle Laborit : Il va y avoir une première étape « scientifique » et « linguistique » sur la langue des signes. Comment fonctionne-t-elle, comment est-elle structurée, quelle différence a-t-elle avec les autres langues vocales ? Après, il y aura une proposition artistique le vendredi 14 octobre, incluant du chant-signe et du Virtual Visual (VV). Le VV est une narration purement visuelle, qui utilise la grammaire cinématographique. Le chant-signe reprend la structure des chansons, couplet–refrain, couplet-refrain. Je suis à l’origine de ce travail de recherche sur le rythme visuel. C’est une autre interprétation d’une chanson, une interprétation visuelle.

Pour en revenir au programme des trois jours, s’en suivront deux journées de tables rondes avec différents intervenants qui parleront de leur travail. Nous allons débattre autour de ces expériences, l’objectif étant de pouvoir confronter nos opinions, nos façons de penser, pour pouvoir un jour travailler ensemble. Parce que la rencontre, c’est quand même ce qu’il y a de meilleur.

Dans quelle mesure le théâtre permet-il de rapprocher les sourds et les entendants ?
Emmanuelle Laborit: Très souvent, lorsque des artistes entendants arrivent ici pour la première fois, je leur conseille d’apprendre la langue des signes, au moins un minimum, pour ne pas être totalement exclu et se sentir « derrière une vitre ». Pour faire une rencontre, il faut qu’il y ait un pas de part et d’autre. Je pense que le théâtre est le meilleur moyen de permettre aux sourds et aux entendants de s’apercevoir qu’en fait, ils font le même travail. Quand on est comédien, il n’y a pas de spécificité pour l’un ou pour l’autre. Nous devons travailler, à l’apprentissage d’un texte, à l’improvisation, nous devons répondre à la mise en scène.

« Pour faire une rencontre, il faut qu’il y ait un pas de part et d’autre »

Comment aborde-t-on un texte de théâtre, lorsqu’on est sourd ?
Emmanuelle Laborit : Le travail peut se faire de différentes façons, selon les compétences linguistiques en français de chacun. La langue française, pour moi, est ma seconde langue. C’est une langue d’adoption, ce n’est pas une langue naturelle pour moi, puisque que je n’entends pas. C’est une langue que j’ai dû apprendre. Or la langue des signes est une langue qui m’est naturelle.

Tout d’abord il faut sentir le style d’écriture du texte. S’il y a un choix de mots de la part de l’auteur, ça signifie des choix de signes, parce qu’il y a plusieurs registres, dans la langue des signes également. D’autre part, il faut toujours s’intéresser au sens qu’a voulu apporter l’auteur, qu’est-ce qu’il veut dire derrière les mots, entre les mots. Il y a toujours un message, et c’est avant tout ce message qu’il faut pouvoir retenir. Ce qui est important, de toute manière, c’est le travail qu’on mène avec le metteur en scène. Le travail doit se faire avec lui, et avec l’interprète.

Emmanuelle Laborit et l'IVT

La langue des signes peut-elle être envisagée comme matériau artistique ?
Emmanuelle Laborit: Pour moi, c’est un matériau formidable, j’adore travailler autour de cette langue. C’est une passion. C’est une même passion que quand on s’intéresse à la littérature française. On aime le rythme, la mélodie, la poésie… La langue des signes, c’est un peu la même chose, sauf que c’est dans un autre style et c’est complémentaire. C’est une matière que l’on peut manipuler, que l’on peut transformer, que l’on peut travailler dans différents styles.

L’International Visual Theatre est un laboratoire de recherche, comment s’articulent ce recherches ?
Emmanuelle Laborit: Quand on parle de laboratoire, on n’a pas le microscope, la lunette et tout ça! La première chose, c’est la rencontre entre le matériau de la langue des signes et une autre forme artistique. C’est pour ça que je dis que nous sommes vraiment dans une pratique pluridisciplinaire. Après, ça peut prendre plusieurs formes. Nous avons eu une création qui s’appelait « Entre chien et loup ». Cette création était un travail de marionnettes signantes. Comment travailler une marionnette qui puisse utiliser la langue des signes ? Ce sont des pistes que nous ne connaissions pas auparavant et que nous avons trouvé au fur et à mesure de cette recherche. Pour prendre un autre exemple, la chorégraphie, elle, a sa propre grammaire, c’est un langage corporel très précis avec des règles qu’il faut respecter. Or la langue des signes est une langue, avec sa structure, sa grammaire, avec des consignes qu’il faut bien respecter. Le travail, c’est comment on fait se rencontrer ces deux grammaires. Ce sont toujours des propositions que nous faisons.

Zoom sur Emmanuelle Laborit et l'IVTIl y a également les auteurs contemporains, les auteurs non contemporains, tout le travail que l’on peut faire à partir de textes déjà existants. Nous sommes vraiment pluridisciplinaires. Nous pouvons travailler également autour du masque. Comme vous le savez, en langue des signes, les expressions du visage sont extrêmement importantes, puisque c’est de la grammaire, la forme interrogative, la forme négative, l’impératif, etc. Un masque veut dire que tout d’un coup, il n’y a plus du tout ces expressions, donc une certaine distance sur des éléments de grammaire. Au théâtre, rien n’est impossible. Nous trouverons toujours ce qu’il est possible de faire. Toute contrainte doit donner de la liberté, et apporte quelque chose.

Justement, le nom de ce théâtre, International Visual Theatre, semble définir une identité très large…
Emmanuelle Laborit: C’est à la suite d’une rencontre avec Alffredo Corrado, artiste sourd américain utilisant la langue des signes, et Jean Gramion, metteur en scène entendant, qu’a été créée International Visual Theatre. Ils se sont demandé dans quel pays européen ils pourraient s’installer pour créer leur compagnie, et ils ont choisi la France. Ils se sont d’abord installés au Château de Vincennes. D’ailleurs, un livre est en train d’être écrit sur les débuts de l’International Visual Theatre. J’estime que nous avons eu vraiment de la chance, c’est le plus beau cadeau qui soit, puisque 40 ans après, nous sommes toujours là.

Remerciements à Emmanuelle Laborit, directrice du lieu, Corinne Gache, interprète et le bureau Sabine Arman.
Crédit photo : Sylvie Badie-Levet

Plus d’informations : IVT 

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest