Théâtrorama

Ils arrivent de Côte d’Ivoire, du Mali, de Mauritanie, et encore d’autres pays. Ils se sont rencontrés dans les ateliers théâtre de l’Ecole des Actes, une structure alliée du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Prenant  Sur la grand’route de Tchekhov en toile de fond, ils portent au plateau leurs trajets de migrations et de questionnements. Ils tissent les essais d’une pensée nouvelle et collective, ouvrant une densité tout à la fois universelle et singulière à leur histoire. Rencontre avec Emilie Hériteau, metteure en scène du projet. 

Ainsi, la grand’route de Tchekhov croise celle de vos comédiens. Mais au fond, de quelle grand’route parle-t-on? 

Emilie Hériteau : Dans le texte de Tchekhov, c’est la grand route des grandes plaines russes, des longues traversées désolées vers la ville au lointain qui aimante toute une foule de gens, comme aimante aujourd’hui les pays du nord où se concentre richesse et travail. Pour les comédiens avec qui j’ai travaillé, cette grand’ route convoquait directement « la route de la Libye. » On est tous sur la grand’route, de vies en construction, c’est la grand’ route de la nécessaire mobilité dans nos existences. C’est une propension humaine et naturelle, les textes qui se veulent universaux, comme la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme l’entérine. Pourtant, s’il y a une mobilité évidente nord-sud, c’est beaucoup plus compliqué à l’inverse. Cette asymétrie est violente. Ainsi, pour de nombreuses personnes, que ce soit par nécessité ou par désir, il est difficile de pouvoir partir. 

Sur la Grand’route pose l’action dans un cabaret, où les personnages sont coincés à cause d’une tempête. De quelle manière les comédiens ont-ils investi ces figures dramatiques pour y inscrire leur propre histoire ? 

Emilie Hériteau : C’était une intuition que j’avais, qu’ils reconnaîtraient dans ce texte quelque chose de leur présent, dans les squats, les centres d’accueil de demandeurs d’asile, les foyers de femmes, ou pour certains, à la rue. Et ça s’est vérifié. Dans le texte d’Anton Tchekhov, les personnages sont à peine esquissés. Ce sont des figures assez « lâches ». On devine un ouvrier, un pèlerin, des commerçants, des paysans… mais il n’y a pas de caractérisation psychologique, ou d’histoire personnelle. Ca a permis aux comédiens de s’emparer de ces figures selon leur choix. Il y a une sorte de passage continu de la figure à la personne, et inversement. La direction d’acteurs a demandé d’écouter la singularité de chacun. Pour certains, ce qu’ils pouvaient nommer pour eux-mêmes derrière ces figures était évident. Pour d’autres, la mise à jour de quelque chose de soi était plus délicate, donc il fallait repasser par le travail de personnage, pour creuser l’écart avec le réel, même si c’était pour parler d’aujourd’hui. 

Car le parallèle se poursuit essentiellement, au-delà des personnages, dans la situation… 

Emilie Hériteau : Cette question de la fatalité de l’attente météo, de la fin de l’orage, dans la pièce, alors qu’ici, le phénomène est politique, peut se rendre intelligible. Comment nommer les causes de cette attente, nommer les raisons du départ, et enfin, les raisons qui organisent politiquement, l’attente, ici. Ce que j’espère, et que je n’ai pas fini de vérifier, c’est que ce n’est pas quelque chose d’accablant pour le public. L’enjeu était aussi de ne pas « redoubler» la noirceur de l’expérience, par la noirceur du texte. On voulait trouver des percées là-dedans, pour donner du courage. On cherche surtout une force de ces présences. On ne veut pas que ce soit un énième tableau misérabiliste de la question des migrants, mais que la force de pensée et d’énonciation sur la situation permette au public de les rencontrer autrement.

C’est-à-dire ?

Emilie Hériteau : La disposition en bi-frontal est arrivée pour essayer de partager avec le public ce lieu commun d’une longue nuit, d’une veillée, non choisie, où on a du mal à dormir, où les pensées se creusent, dans l’attente. On voulait ne pas la faire subir au spectateur, mais mettre en partage quelque chose de cette sensation-là, de ce temps qui s’étire. J’appréhendais un peu le dispositif, parce que c’est un travail d’adresse compliqué, et que, pour la plupart des comédiens, ils découvraient le théâtre, à travers les ateliers hebdomadaires que nous donnions, avec quatre autres comédiennes et /ou metteur en scène, à l’Ecole des Actes. 

Cette structure, dont la démarche est unique, a ouvert ses portes fin 2016 à Aubervilliers…

Emilie Hériteau : L’Ecole des Actes est née comme un surgeon du Théâtre de la Commune. Toutefois, c’était un choix que ce travail de l’Ecole soit un temps long de la rencontre, et de l’enquête. Un pas de côté par rapport à l’immédiateté de la création. Nous y abordons les questions du logement, du travail, des papiers, de la paix, et de vérifier de quelle paix on parle quand on dit habiter un pays de paix, et quelles guerres se mènent en réalité, la question de l’histoire commune qu’on peut avoir, et comment repenser l’histoire en train de se faire. Les Assemblées sont le cœur du projet de l’Ecole. Elles procèdent souvent avec une question qui peut relever d’urgence personnelle, comme une expulsion locative, par exemple, ou d’un patron qui n’aurait pas payé, mais elles se posent toujours au profit d’une intelligence collective. Ce ne sont pas des assemblées politiques, il n’y a pas de pensée qui vise à transformer immédiatement le réel. Nous cherchons plutôt de mettre en circulation des idées nouvelles sur la situation, en faisant se rencontrer des personnes qui ne se seraient pas rencontrées normalement. Ce sont des chas d’aiguilles dans le réel que nous cherchons, mais comme tout est en impasse, on essaye de voir par où on peut repenser la situation, sans s’en remettre toujours à l’existant, qui nous enferme l’esprit… et l’espoir. 

Sur la Grand’Route est la première création de l’Ecole des Actes. Ce spectacle est-il un symbole, un prolongement, un outil complémentaire du travail qui y est mené ?  

Emilie Hériteau : Les ateliers de théâtre ont existé dès le début de l’Ecole. On se disait que le théâtre était le lieu où on pouvait dire ce qu’on pensait, et où on pouvait penser ce qu’on disait. Une équation qui n’est évidente qu’en apparence. On le vérifiait par un travail de subjectivation des déclarations apparues lors des assemblées de l’École, de poèmes en lien avec cette matière, avec les différentes langues en présence et un travail choral. On s’est rendu compte que le théâtre permettait de donner de la valeur aux énoncés de l’école. C’est à dire que tous les comédiens qui avaient participé aux travaux de pensée et à formuler ces énoncés, n’ont vraiment pris la mesure de leur force que lorsque les déclarations sont devenues publiques. Dans ce sens, le spectacle, qui reprend des énoncés de l’Ecole et certaines réflexions collectives sur le travail, est un prolongement. 

Dans ce travail de subjectivation où chaque énoncé est vérifié par tous, où se trouve la frontière entre la parole collective, et le risque d’uniformisation de la pensée ?

Emilie Hériteau : Ce n’est pas une parole collective univoque, c’est plutôt le résultat d’un travail de pensée commun, qui cherche un point d’accord. Chaque énoncé est moins vérifié par tous que pour chacun précisément. Ce n’est pas comme un lieu où les énoncés seraient construits à priori, et sur lesquels il s’agirait de tomber d’accord, c’est la pensée de chacun qui petit à petit, est reprise en déclaration collective, vérifiée constamment. C’est un travail de discussion permanente, qui n’est jamais clôt. Par exemple, des termes comme le mot « migrant », sont saturés de connotations aujourd’hui. La question, c’est de chercher de quel mot les amis de l’Ecole s’emparent pour se nommer, ou pour décider d’être nommés. 

Comment envisagez-vous l’avenir de ce spectacle ?

On aimerait tous pouvoir le rejouer, la question est celle des conditions. Les comédiens sont tous pris dans des vies en train de chercher une forme de stabilité, ou pris dans une précarité telle qu’il est difficile de s’organiser pour répéter, pour se retrouver, etc. Certains comédiens ne sont toujours pas régularisés. C’est un engagement lourd pour des programmateurs. Par ailleurs, il y a aussi le fait de vouloir continuer à jouer dans des foyers, au-delà du théâtre. On a joué une fois dans un foyer à Montreuil, c’était une très belle représentation. J’avais invité les comédiens à se permettre de jouer beaucoup plus entre le bambara et le français, et ça a généré une vraie liberté de jeu. L’échange à la suite du spectacle, avec la centaine d’habitants du foyer, était très heureux. Ces personnes, qui ne nous attendaient pas forcément, ont été prises, saisies par la pièce. En ce sens, pour les comédiens, ces retours de la part de leurs pairs, ou d’anciens, qui ont fait la route il y a longtemps, donnaient une nouvelle valeur à leur travail. 

  • D’après Sur la grand’route d’Anton Tchekhov
  • Mise en scène : Emilie Heriteau
  • Avec Abd Djibril Djibril Adam, Moussa Doukoure, Halimatou Drame, Maxime Fofana, Mohamed Gaye, Ismael Keita, Abou Sylla, Karamoko Yacouba
  • Collaboration artistique : Camille Duquesne

Création lumière : Elsa Sanchez

  • Création lumière : Elsa Sanchez
  • Création sonore : Abderahmane Doucoure
  • Spectacle créé le 3 février 2018 à La salle des 4 chemins – La Commune CDN Aubervilliers
  • Crédit photos : Léa Dony

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