Théâtrorama

Au plateau, un personnage avec de très grosses lunettes, et une toute petite voix, vêtu de blanc, entouré de blanc, papier plus ou moins froissé, commence par nous expliquer : « comment repasser un fantôme » ? Dans une tendre balade entre morts et vivants, matière et disparition, enfance et vieillesse, Damien Bouvet étonne une fois encore par son aisance à circuler entre les espaces et les temporalités. Rencontre. 

D’après vous, combien ça pèse, un fantôme ?

Damien Bouvet : Ca pèse lourd. Enfin, ça pèse longtemps, si on envisage les fantômes au sens où on les traite dans le spectacle, c’est à dire les gens que l’on a pu connaître, et qui ont disparu. Il y en a qui restent longtemps. On les garde longtemps en soi. Ca fait partie de nous, de porter les morts, parce qu’ils nous accompagnent, ils nous aident. On ne peut pas s’en séparer comme ça. A un moment, on va tous se retrouver quelque part, et c’est au même endroit. C’est une histoire de temps.

Comment est arrivée la matière du papier, pour aborder le sujet ?

Damien Bouvet : D’une certaine manière, l’idée du papier est de tenter de faire avec pas grand-chose. Le papier devient magnifique quand on l’éclaire ou quand on le travaille. Mais sinon, on passe à côté. Dans la vie, on ne le regarde même pas. Le papier, c’est à la fois énorme, et à la fois rien du tout. Comme l’humain. C’est une matière formidable, car elle est inépuisable. Celui qu’on utilise est un papier d’emballage tout simple. Une fois qu’il est froissé, il ressemble vite à de la peau, de la peau qui a vécu. Avec le papier, on parle tout de suite de l’extérieur du monde, et de l’intérieur des mondes, de nos mondes. Je pense aussi aux papiers de boucherie… m’enveloppant et m’entourant de papier, je me prends un peu comme une escalope de veau : il y a un côté vie, et un côté mort. C’est l’enveloppement du corps, une montagne de sucre. C’est la cendre, c’est l’os, c’est la neige. C’est l’air, la silhouette, le gaz. ll y a différents types de fantômes dans le spectacle. Il y a le papier de la boucherie, mais aussi le linceul, la robe de mariée, la peau lisse d’une dragée… Par contre, je n’ai pas du tout pensé à l’écrit.  On ne parle pas du papier sur lequel des mots sont inscrits afin de laisser une trace de qui nous étions.

En effet, on sent dans le spectacle un certain espace disponible pour l’imprévu… 

Damien Bouvet : J’improvise toujours à la fin, car j’ai le sentiment que le spectacle est trop court. Je n’ai pas envie de partir. Souvent, je désacralise tout ce que je viens de faire. Parfois, je montre tout ce que j’ai pu faire, j’explique que là, c’est comme ça parce qu’on n’avait pas assez d’argent pour faire autrement… En fait, j’aime donner le mode d’emploi pour que les enfants puissent faire la même chose. Parce qu’eux aussi, normalement, jouent beaucoup. 

Vous avez également repris une personne qui prenait une photo dans le public…

Damien Bouvet : Ca, je le fais très rarement. Le théâtre, est un des derniers endroits où il faut préserver le fait d’être ensemble. On arrive même à faire des photos à l’église pour un mariage, mais pas au théâtre ! Moi, j’essaie d’être là au maximum pour les gens, et je demande la même chose de leur part. Quand on commence à prendre une photo, on commence à se dire « Demain, ou tout à l’heure, je vais montrer ça… » ou alors « Je me souviendrai de… » et on n’est plus là. Là, je me suis donné la liberté d’intervenir, c’était le bon moment. Mais je pense que c’est une carte qu’on ne peut pas jouer deux fois. Si cinq personnes sortent les téléphones, parce qu’ils se sont amusés à me faire improviser, c’est peut-être fini pour moi ! J’ai toujours envie de préciser que je suis là, bien vivant, devant eux, et que je demande la même intégrité, la même présence. D’une certaine manière, je considère les spectacles comme des « manèges », c’est à dire que j’espère que les gens viennent, s’installent, mais il ne faut pas qu’ils construisent le manège à ma place. Et il faut aussi qu’ils soient en disposition de faire un tour de manège.

En quoi votre point de vue rejoint-il l’enfance, ce moment de la vie où la perception du présent est simplement très intense?

Damien Bouvet : Quand on regarde un bébé, on est obligé de penser à la mort. C’est une telle présence à la vie, qu’il y a les deux. Ca peut-être vu par tout le monde, mais ça n’est pas forcément ressenti par tout le monde. J’avais vu une vidéo de Tadeusz Kantor où il expliquait que les adultes passaient leur vie à tuer leur enfance. Bien sûr, il faut surtout faire l’inverse. Quand  je joue pour les adultes, c’est un peu « les vacances ».  Quand je joue pour les enfants, c’est un match. Il faut se caler par rapport à l’écoute. C’est rentrer dans une cage avec des fauves (ou des peluches) ! Je cherche, au théâtre, à pouvoir jouer devant la totalité des gens : la maman qui est en train d’allaiter, le petit de 2 ans, le papy, la mamy… C’est particulier, c’est une recherche un peu en marge. J’aime retrouver tout le monde, dans un même temps, face au spectacle. Et je suis heureux de ça.

Est-ce que le personnage que vous incarnez dans ce spectacle, ou du moins l’état, est construit dans cette intention de vous adresser à « tout le public » ?

Damien Bouvet : Je travaille sur le clown, ça ne se fait pas en un week-end, on ne rencontre pas son clown comme ça… Pour moi, c’est l’art suprême. Quand je regarde les tout petits, je me dis que les clowns, c’est eux ! J’essaie d’apprendre le maximum d’eux. C’est une présence très organique, et il faut donner une forme à cette matière. Dans mon personnage, il y a des gens qui n’ont pas vu un enfant, mais une mémé. Et c’est vrai que je n’ai qu’à parler un peu dans le nez, et m’affaisser un peu… Il y a aussi la grande question du son qui sort du corps, comment ça sort, et qu’est-ce que ça dit ? En l’occurrence, je ne peux pas avec ma grosse voix dire les choses que je dis avec ma toute petite voix, au cours du spectacle. Effectivement, c’est un artifice, mais un artifice qui est une des bases, un des fondements, de la construction d’une entité pour aller vers ce tout public. C’est une quête. Longtemps, mes spectacles ont été muets. Le poids d’un fantôme est en lien avec mon Pépé Alfred qui est décédé lorsque j’avais 14 ans. C’est quelqu’un qui ne parlait pas beaucoup, comme dans bon nombre de familles où il y a des taiseux. Mais on sent qu’on est bien ensemble. C’est assez animal tout ça. En tant qu’enfant, je sentais que mon Pépé Alfred m’aimait, qu’il était prévenant avec  moi. La voix, le type de voix, est donc un réel outil pour construire un personnage, capable d’aller devant tout le monde. Je continue à travailler un clown qui embrasse tous les publics. J’ai également fait des spectacles à l’étranger… C’est quelque chose d’intense, de jouer un spectacle devant des personnes qui ne parlent pas la même langue. Mais la rencontre permise à travers le théâtre rappelle que nous sommes des humains, à l’identique. Et on se dit que ce théâtre-là a une vraie raison d’être. 

  • Le Poids d’un fantôme
  • Interprétation : Damien Bouvet
  • Mise en scène : Jorge Pico
  • Musique : Guillaume Druel
  • Lumières : Pascal Fellmann
  • Costumes : Fabienne Touzi dite Terzi
  • Plasticiens : Pascale Blaison, Delphine Cerf et Sébastien Puech
  • Crédit photos : Philippe Cibille
  • Tournée 2019-2020 
  • Prochaine création : Passage de l’ange du 28 novembre au 1er décembre au Samovar Bagnolet)

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