Théâtrorama

Un théâtre de la transcendance

« Je sais que le théâtre m’a choisi à un moment où j’étais perdu ». À la fin des années 70, fort de ce viatique, Claude Brozzoni s’embarque pour une aventure au long cours, loin des routes balisées. 

Il commence par des études techniques, des petits boulots dont celui de serrurier, puis une formation de comédien sur le tas, presque par hasard, qui le conduit à la mise en scène. De sa famille immigrée italienne, Brozzoni tire une approche intime des choses et des gens, davantage fondée sur l’intuition que sur l’intellect et qui lui permet d’aller au-delà des apparences.

Si on chante beaucoup dans les mises en scène de Brozzoni, c’est peut-être qu’il entend encore son père sifflant Verdi ou les chants des républicains italiens. Sa rencontre avec le plasticien Jacques Quoëx est fondamentale. Ce dernier l’initie à la scénographie et le sensibilise à la peinture lui permettant  “de pénétrer le théâtre par les yeux et par les mains ». Loin des circuits balisés, Brozzoni fait un théâtre politiquement incorrect, comme on fait la guerre.

Après avoir monté les textes de Laurent Gaudé avec “Médée-Kali”, “L’histoire du Roi Tsongor”, des textes de Peter Turrini que vous avez contribué à faire connaître en France, vous reprenez une pièce créée en 2017 à Annecy, la ville où vous résidez. La Véritable histoire du  Cheval de Troie écrite à partir des textes de Virgile et d’Homère raconte l’histoire d’Énée, prince de Troie, qui après la destruction de la ville, va fuir  la ville avec sa famille et se trouver ainsi jeté sur les routes de l’exil. Ce n’est pas la première fois que l’Antiquité inspire votre travail de metteur en scène…

Claude Brozzoni : J’aime ces textes parce que, pour moi, ils dépassent les écritures contemporaines qui explorent aussi les thèmes de l’exil et des migrations. Ces grands espaces mythiques que sont  l’Énéide de Virgile, l’Iliade et l’Odyssée d’Homère présentent des thématiques très contemporaines tout en ouvrant une autre façon d’explorer le jeu théâtral, sans parti pris et sans créer des situations pour ou contre. Ces textes permettent aussi, au-delà de la mise en scène et du jeu théâtral, un travail de structuration de l’être et de compréhension de notre monde. Ulysse  est celui qui tue. Les soldats de la guerre de 14-18 ou ceux de la guerre d’Algérie ou d’autres soldats des guerres actuelles sont dans la situation d’Ulysse. Énée appartient au clan des vaincus comme les Algériens pendant la colonisation ou les Palestiniens… Le rapport entre les deux, c’est la guerre qui empêche la rencontre. Tous les deux descendent aux Enfers, ils ont navigué sur cette même mer Méditerranée, aujourd’hui hantée par les migrants. Ulysse fait un voyage d’halluciné qui correspond à son angoisse. Énée essaie de trouver sa terre, il s’apparente davantage à la figure du migrant en quête de paix alors qu’Ulysse s’apparente à la figure du massacreur.  

La musique est très présente dans vos mises en scène. De quelle façon l’utilisez-vous ?

Claude Brozzoni : Les vers de Virgile ou d’Homère  étaient faits pour des aèdes qui les déclamaient et les chantaient. Pour moi ces textes me font penser aux histoires que l’on me racontait quand j’étais petit. Elles sont dites dans un souffle et sont comme l’incarnation du verbe. La musique est une autre forme de la parole. Elle raconte les émotions, elle fait pleurer, danser… Pour moi elle représente le souffle de l’univers. C’est pour cela qu’elle est toujours présente dans mes mises en scène…C’est sans doute aussi lié à ma famille italienne où on chantait beaucoup…

Vous dites aussi que ces textes de l’Antiquité construisent  votre horizon. En quoi ces textes en particulier et le théâtre en général construisent ils  votre horizon ?

Claude Brozzoni : En effet, les choix radicaux que le travail sur ces textes m’oblige à faire m’aide aussi à me construire et à découvrir d’autres horizons. Le théâtre m’a permis de renouer avec ma foi chrétienne. Pour moi, les textes de l’Antiquité, les pièces de Gaudé ou Turrini, tout comme ma lecture de la Bible ou des Évangiles m’aident à avancer. Mon travail sur Antigone m’a permis par exemple de mieux comprendre le parcours du Christ. Pour moi, le théâtre est un chemin de liberté, l’occasion de  partir à la découverte de soi-même et d’envisager son positionnement dans le monde. Le théâtre nous aide à comprendre ce qu’est la poésie d’un verbe qui s’incarne. Ces textes rendent présent l’invisible. Je crois à cette poésie, à ces textes qui sont des guides généreux et que je sens proches de moi et de mes aspirations.

Espérez-vous que le théâtre peut contribuer à changer le monde ?

Claude Brozzoni : Je pense que le théâtre peut changer la femme, l’homme, chacun d’entre nous. De ce changement individuel, le théâtre, le verbe, la poésie, le souffle nous demandent de transmettre cette expérience, cette transformation, de la communiquer à l’autre. A partir de là, tout peut devenir possible, et le monde peut changer. Mais c’est un travail de Titan, car autour de cette transformation, il y a des forces colossales qui essaient de taire cette possibilité de ce monde différent, plus partagé et équitable. C’est pour cela que Troie a été massacrée, car elle avait choisi la beauté et l’humilité au lieu de la puissance et de l’orgueil. Ce travail sur soi-même demande aussi une grande part d’innocence. C’est pour cela que les enfants portent en eux, beaucoup plus que les adultes, un coeur rempli du désir de justice. Se transformer est un parcours où il faut toujours rester debout en acceptant parfois de plier les genoux pour reprendre son souffle et se relever.

Crédit photos: Gregory Dargent

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