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Entretien avec Mohamed El Khatib

Zoom sur Mohamed El KhatibIl aurait pu être footballeur de haut niveau, mais un accident en a décidé autrement. C’est ainsi que Mohamed El Khattib s’est dirigé vers des études de littérature et est passé au CADAC (Centre dramatique de Mexico). Il suit les cours en khâgne, puis à l’Institut des Sciences Politiques, prépare une thèse de sociologie sur la critique dans la presse française et obtient un DEA de géographie. Cette curiosité, cette envie de défricher des chemins non balisés ne l’ont pas quitté alors qu’il est devenu désormais un auteur et un metteur en scène de théâtre reconnu. En fondant le collectif Zirlib en 2008, il souhaite établir le fait que l’esthétique n’est pas dépourvue de sens politique. Depuis 2011, autour de la notion de deuil notamment, il a fait des écritures de l’intime un des ses champs d’exploration.

Son dernier spectacle « Finir en beauté » a obtenu le Grand Prix de Littérature Dramatique 2016 et a été sélectionné pour le Prix Sony Labou Tansi des lycéens 2017.

Vos études auraient pu vous ouvrir un chemin brillant vers une carrière universitaire, comment en êtes-vous venu au théâtre ?

Mohamed El Khattib : Mon parcours est celui d’un autodidacte et d’un militant. Après mes études, je me suis retrouvé au Conseil Régional de Basse Normandie et je me suis impliqué dans le réseau des CEMEA (Centres d’Entrainement aux Méthodes d’Education Active). Dans ce cadre, j’ai accompagné des groupes au Festival d’Avignon et c’est en devenant d’abord spectateur que j’ai découvert le théâtre, mais aussi la danse à travers le travail de metteurs en scène européens tels que Jan Lowers ou Jan Fabre, celui de Rodrigo Garcia également. Cela m’a parlé directement, de façon immédiate parce que justement ces artistes réinterrogeaient les codes du théâtre. À Orléans où je vivais, j’ai rencontré le chorégraphe Josef Nadj dont la pratique m’a touché. Ma pratique du football m’a sensibilisé à ce sens du mouvement libre. Plus tard, j’ai rencontré aussi l’œuvre de la plasticienne Sophie Calle et du cinéaste palestinien Elia Souleïman…

Ma porte d’entrée réelle dans le théâtre est venue par l’écriture, il y a 5-6 ans. J’ai été influencé de façon un peu cocasse par un livre de nouvelles d’Anna Gavalda, « Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part » et en découvrant l’écriture théâtrale de Rodrigo Garcia, notamment son texte « Borges ». Leur façon d’écrire des histoires simples m’a ouvert les portes de l’écriture. Je me suis essayé au roman, mais, passé l’exaltation des premiers chapitres, ça s’essoufflait, je ne suis pas un marathonien. En découvrant des auteurs du XVII° siècle classique comme La Bruyère ou La Rochefoucauld, j’ai découvert la force d’une écriture ramassée et en fragments et en même temps, j’ai découvert l’espace.

Cette notion d’espace revient bien à une des définitions de la théâtralité et de plus vous êtes devenu comédien…Comment travaillez-vous sur le plateau ?

Mohamed El Khattib : J’ai travaillé avec des acteurs et des danseurs professionnels, mais j’ai arrêté car avec les professionnels, on arrivait trop souvent à des figures de style. Aujourd’hui, je préfère faire intervenir des non-professionnels car ce que je souhaite, c’est que le théâtre se déplace. Ce que j’écris c’est de la fiction documentée. Je revendique cette part de fiction dans mon écriture, même si je m’appuie sur une forme documentaire. Si je fais appel à des non-professionnels, c’est que je ne veux pas contourner les gens qui n’ont pas la parole au profit d’acteurs porte-paroles qui finissent par produire un théâtre conventionnel.

Avec les non-acteurs, l’accident est toujours possible, les choses ne roulent pas sur des rails. Quand je fais intervenir Corinne Dadat, tout peut arriver. Elle questionne une façon de faire son travail, elle peut interpeller tout un chacun selon son humeur du jour. Elle ne fait pas semblant. Mes relations avec elle ont été parfois difficiles, voire conflictuelles, mais elle ne triche pas. Faire du théâtre ne l’impressionne pas plus que ça et quand je lui dis que le spectacle va se jouer prochainement au Théâtre de La Colline, sa seule préoccupation est de savoir si elle verra la Tour Eiffel de cet endroit de Paris.…

Cette façon de procéder vous met vous-même en danger. Vous êtes dans le paysage théâtral depuis presque sept ans maintenant, votre travail est aujourd’hui reconnu. De quelle façon a-t-il évolué ?

Mohamed El Khattib : Même si je revendique une certaine naïveté, je crois que je suis devenu plus clair dans mes propositions et peut-être aussi plus ouvert. Je travaille aussi sur la longueur. Avec les non-professionnels, j’établis une relation de confiance et d’abandon. Il faut faire accepter cette fragilité, car l’enjeu est avant tout le partage d’un récit avec une qualité de présence. Je tends vers un théâtre de plus en plus épuré. Je ne souhaite pas faire un théâtre qui produit un effet de réel, mais qui a un réel impact social. Lorsque je paie des non-acteurs par exemple, je sais que cet argent aura un impact direct sur leur vie de tous les jours. Cela a à voir aussi avec l’estime de soi. Le spectacle avec Corinne Dadat dure depuis trois ans maintenant, elle a une certaine fierté à le faire et pourtant, simplement entre deux représentations, elle retourne à son travail d’agent d’entretien. Je pratique un théâtre de la rencontre et je tâche de ramener du dehors dans le dedans du théâtre, introduire dans le champ théâtral des voix que l’on n’entend pas. Cela implique d’autres conventions, d’autres corps, d’autres récits possibles à la façon de ce que fait Pippo Delbono en Italie. C’est ce théâtre-là que je recherche.

Retrouvez plus d’infos sur  Mohamed El Khattib le site du Collectif Zirlib

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