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Joachim Sontag et la création sonore

Elnora ne veut pas d’enfant. Cette décision bouleverse sa vie intime. Le besoin de comprendre et tracer sa propre histoire ouvre une enquête à travers les époques et les lieux, pour remonter ce nœud des origines et démêler un certain héritage familial. Retour sur cet opus brut et émouvant, qui ne mâche pas ses mots, sort avec élégance des sentiers battus, en compagnie de Joachim Sontag, créateur sonore et musicien du spectacle.

Comment voyez-vous votre place, votre rôle, et celui de la narratrice, dans le spectacle ?

Zoom sur Joachim Sontag pour Le TabouJoachim Sontag : Sophie Scheidt, metteure en scène, voulait que ce soit un spectacle mixte, qu’il n’y ait pas un public qui soit favorisé, et un autre qui comprenne un peu par défaut, ou à qui il manque des éléments de l’histoire, du spectacle, ou des éléments scéniques, émotionnels. Comme le spectacle est joué par cinq comédiens sourds, si on veut le rendre tout public, il faut qu’il y ait une adaptation. Nous, on est donc une sorte de « passerelle ».
Après, il y a un côté un peu plus « interne » à l’histoire, vu qu’on est sur le plateau, et que Sophie, qui joue aussi le personnage qui essaye d’explorer son passé, et les générations avant elle, se pose en spectateur du passé, à certains moments, pour voir ce qu’il se passe, les scènes… Nous, on est un peu comme elle, à observer le passé. Ce que j’aime beaucoup, c’est que Sophie, dans sa manière d’écrire et dans ses choix, place le spectateur entendant dans une double situation de tabou. Je parle du spectateur entendant qui ne connaît pas la LSF (Langue des Signes Française), qui n’est pas bilingue. Ce spectateur-là va suivre l’histoire interne, la narration , qui n’est pas une traduction mot à mot mais un véritable récit, et en même temps, il est placé devant l’espèce de « secret » qu’il y a de la langue des signes.

C’est-à-dire… ?

Joachim Sontag : Habituellement, quand on ne connaît pas une langue qui est parlée, c’est assez simple, on écoute et on se dit « Je comprends rien, c’est telle langue que j’ai jamais apprise, donc je comprends rien ». Mais la LSF, c’est la Langue des Signes Française. Ils parlent français. Il y a des langues des signes pour chaque pays, mais la LSF est née et a été développée en France. Et pourtant, il y a une incompréhension totale, parce que la culture sourde n’est pas très connue des entendants. Tout le monde devrait l’apprendre à l’école. Quand on voit un sourd pour la première fois, qui a envie de vous interpeller, ou vous partager quelque chose, il se met à mimer de manière très basique, parce qu’il sait très bien que vous n’allez pas comprendre s’il signe vraiment en LSF. Il y a quand même un tabou, il y a une espèce de secret, on est face à quelqu’un qui essaye de dire des choses qu’on entend pas. C’est assez mystérieux, et quand on n’a jamais été confronté à ça, c’est vraiment intriguant.

Comme si quelque chose était occulté…

Joachim Sontag : Dans Le Tabou, le public voit un spectacle bilingue, mais en même temps, il y a des passages de langue des signes qui ne sont pas vraiment traduits, ou qui sont laissés en silences, justement. Dans ces moment-là, la personne sourde suit absolument tout, par contre, la personne qui entend a l’impression qu’on lui cache des choses, et qu’elle ne peut pas suivre, et du coup, elle est mise dans la même situation de non-dit, d’impossibilité de comprendre…
Finalement, elle ne loupe rien, parce que Sophie s’est très bien débrouillée dans l’écriture, la narration reprend et donne un tout petit peu plus de détails juste après, etc… En fait, il y a une partie occultée pour chacun. Sophie, et toute l’équipe avaient envie de partager des musiques et des chants qui sont vraiment dans la culture populaire pour les entendants, et que les sourds ne connaissent pas. Ce morceau de Piaf, et le chant des partisans, par exemple. Tout le monde se rejoint à des moments, il y a des passages qui sont un peu « universels ». Mais une autre partie du temps, chacun regarde un peu de sa fenêtre, les regards se croisent, mais on ne peut jamais vraiment savoir comment l’autre a perçu le spectacle.

Comment les langages sont-ils parvenus à se rejoindre pendant la création, étant donné que Sophie Scheidt, la metteure en scène, n’entend pas ?

Zoom sur Joachim Sontag pour Le TabouJoachim Sontag : Comme j’y connaissais vraiment rien en langue des signes, au début de la création, on a beaucoup parlé par écrit. C’était assez difficile de mimer autour de ce sujet-là, c’était un peu trop métaphysique! J’essayais de lui faire des parallèles avec des choses assez universelles, ou très visuelles : le rythme, les couleurs, les ambiances, les émotions… Beaucoup de choses très temporelles aussi, par exemple : « Ca commence progressivement, il y a une rupture, puis ensuite, il y a un développement, et après, ça se finit d’un coup, après un éclat ». Donc, finalement, les notes exactes, l’instrument utilisé, basse, ou musique électronique, ou enregistrements, la technique, etc… constituaient plus une espèce de vêtement à mettre sur ce squelette qu’on avait décidé tous les deux. Une fois qu’on était d’accord sur le squelette, elle me laissait faire, avec toute sa confiance, un peu ce que je voulais par-dessus.

Jouer de la musique, et faire la création sonore pour une équipe sourde, c’est paradoxal…

Joachim Sontag : Pour moi, la LSF met en valeur le rythme de la parole d’une autre manière que le français parlé. Comme c’est un langage constitué de gestes des mains, d’expressions du visage, et de postures corporelles, on peut se focaliser exclusivement sur le rythme visuel, et là ça devient très clair. Chaque personne a son propre rythme de parole, sa manière de cisailler les mots, de découper les phrases, de faire tel signe plutôt lentement, plutôt rapidement… Même l’intonation qu’on entend en français parlé, prend une valeur rythmique en LSF.
Après, il y a la côté émotionnel, et reconnaissance des sentiments, le fait que ça passe par les mains, et le visage… ça me fait penser à quelqu’un qui est en train de faire de la musique, silencieusement, ou de peindre en rythme, corporellement, toute la danse est là.
C’est paradoxal, et en même temps, il y a vraiment quelque chose qui me semblait logique, dans cette façon de voir la musique avec des sourds, c’est par rapport aux vibrations, les vibrations qu’on ressent tous, qu’on soit sourds ou pas. Par exemple, je me suis rendu compte, un jour, que je jouais beaucoup plus juste quand j’étais bien collé à ma contrebasse. Dans ma pratique de la basse électrique, de la contrebasse, et de la musique électronique, j’ai souvent exploré ce qu’on appelle les « infra-basses », ce sont les basses qu’on n’entend presque pas mais qu’on ressent s’il y a un système d’amplification qui les soutiennent assez.

Quel est votre souvenir de retour public, qui vous a le plus marqué ?

Joachim Sontag : Une fois, en sortant de scène, une dame sourde vient vers moi. Elle me raconte qu’à un moment du spectacle, elle était vraiment dans le jeu des acteurs, et soudain elle a été submergée d’émotion, parce que tout d’un coup, il y avait une espèce de synchro avec les vibrations. C’était un moment de musique où moi j’envoie beaucoup de basses, et de coups de grosses caisses qui résonnent dans les sièges, dans le corps. J’imagine que ça a créé pour elle une concordance entre ce qu’il se passait sur le plateau, ce qui était dit, ce qui était joué, et la musique. Là, j’étais très heureux, car c’était vraiment « mission accomplie ». Une grande étape de franchie : ça fonctionne, d’allier la musique à la LSF, y compris en destination du public sourd.

Le Tabou
Théâtre bilingue Langue des Signes / Français
Vu à International Visual Theatre (Paris 75) le 26 janvier 2018
En tournée au Théâtre du Grand Rond (Toulouse 31) du 13 au 17 mars 2018
A partir de 10 ans
Production : ACT’S
Création et écriture : Simon Attia, Alexis Bernheim, Olivier Calcada, Alicia Guichou, Emilie Rigaud, Sophie Scheidt
Mise en scène : Sophie Scheidt, assisté de Simon Attia
Avec Simon Attia, Alexis Bernheim, Olivier Calcada, Emilie Rigaud, Sophie Scheidt
Musique : Joachim Sontag
Voix et chant : Morgane Robin
Création lumière : Pascal Baxter
Costumes : Christine Mercurio, Jeanine Verges
Conseil dramaturgique : Alexandre Bernhardt
Conseil artistique : Yaelle Antoine, Lucie Lataste
Conseil voix et sons Rim Interprétation en Mouvement, Marie Lamothe

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