Théâtrorama

Louise Weber dite «  La Goulue »
« Un peu plus de caractère, ça fait d’mal à personne ! »

Zoom sur Delphine Grandsart pour La GoulueMuse de Toulouse-Lautrec et Renoir, véritable star du Moulin Rouge, blanchisseuse et dompteuse de fauves, Louise Weber, dite « La Goulue » a mené une existence libre et affranchie dans le Paris de la fin du XIXème siècle. Retour sur un spectacle d’une sincérité bluffante, tenu de bout en bout par une Delphine Grandsart exceptionnelle, en complicité avec Matthieu Michard à l’accordéon.

Ainsi, la Goulue était une femme excentrique, étonnante…

Delphine Grandsart : C’était une scandaleuse. Elle se bastonnait avec ses mecs, passait en procès tout le temps. Elle était politiquement incorrecte. Elle avait une vraie « gouaille ». Quand elle se baladait dans des lieux publics avec un bouc en laisse, parce que les femmes de l’époque ne pouvaient pas sortir sans être accompagnées d’un « mâle », elle était peut-être plus rock’n’roll dans l’esprit que certaines femmes d’aujourd’hui ! Mais avec Delphine Gustau, l’auteure, on voulait que l’objet reste théâtral, sans aller dans l’explicatif. Il ne s’agissait pas de faire un spectacle « scolaire ». Pour moi, l’important était de retrouver l’essence de la personnalité de cette femme. Dans les recherches historiques qu’on a menées avec Delphine Gustau, nous avons notamment eu accès aux archives du musée Montmartre. J’ai retrouvé un très grand nombre de journaux d’époque, qui m’ont éclairé sur sa personnalité. Elle faisait la une des journaux très régulièrement. C’était vraiment une star. De ce point de vue-là, même si on embarque les gens dans une époque et dans la vie de la Goulue en particulier, on a voulu rendre hommage aux femmes et à l’humain en général.

Comment avez-vous abordé au plateau cette remontée dans le temps ?

Delphine Grandsart : Nous avons cherché comment signifier les espaces et le temps, sans tomber dans le côté didactique. Alors, nous avons utilisé des symboles. Par exemple, il y a ce passage où je fais chanter au public une chanson anarchiste, qui s’appelle La Butte Rouge. Il n’y a pas de traces que la Goulue était militante, mais pour moi, c’était une femme extrêmement libertaire. D’ailleurs, la Belle Epoque, c’est le moment où l’anarchie a eu un véritable essor. Mais contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, cette chanson ne parle pas de la Commune, mais de la Première Guerre Mondiale. A ce moment-là du spectacle, on est en pleine Première Guerre Mondiale. Tout le monde ne saisit pas la référence, et ce n’est pas grave. Je fais volontairement la chanson a capella, pour que les gens osent chanter avec moi. Un peu comme quand on est au bar avec ses amis. Et les soirs où ça chante dans la salle… c’est extrêmement bouleversant pour moi. Ca n’arrive pas tous les jours. Mais quand ça arrive, il m’arrive de les laisser chanter sans intervenir. Parce que c’est fort, c’est bouleversant.

Vous envisagez le public comme un réel partenaire…

Delphine Grandsart : Je me suis demandé comment recréer cette ambiance des bals du Moulin Rouge, de l’époque. Car il n’y avait pas le rapport scène/salle, tout était mélangé. D’où l’importance de l’interaction : les spectateurs deviennent acteurs, je les interpelle, il y a Sarah Bernhard, Edouard VII…. La Goulue prenait à parti les bourgeois, aussi. Ces passages ont été retrouvés dans les archives. Elle avait un vrai culot. Dans ces moment-là, je me régale.

De quelle manière avez-vous travaillé la composition de ce personnage ?

Delphine Grandsart : Quand vous êtes comédien, que vous rencontrez un personnage, et qu’il y a une sorte de fusion naturelle, c’est toujours surprenant. Je ne suis pas là pour raconter ma vie, mais j’ai des points communs, dans ma vision des choses, dans mon comportement parfois, qui sont assez proches d’elle. De ce point de vue-là, ce n’est pas vraiment un rôle de composition. Il y a une veine commune. Et puis il n’y a pas de trace visuelle d’elle (le cinématographe n’existait pas pendant sa période faste) et c’est pour cette raison que je n’ai pas hésité à dire oui quand Delphine Gustau m’a proposé de m’écrire ce rôle. A une époque, on m’avait sollicité pour jouer Arletty. Mais il y avait trop d’images d’elle, et ça ne m’intéressait pas de faire un travail d’imitatrice. La Goulue, elle, n’a jamais écrit de mémoires et il existe une seule captation filmée, de quelques minutes, à la fin de sa vie. Alors, ça fait de l’espace pour créer le personnage. Il faut inventer, interpréter. Essayer de comprendre comment elle était, à chaque époque de sa vie. Et même s’il y a une veine commune entre elle et moi, il a quand même fallu que j’aille inventer la vieillesse et la jeunesse aussi. Et je ne parle même pas de l’enfance. Il m’a fallu trouver l’état de ces âges, la sincérité des émotions, et d’un vécu. Etre la plus honnête, la plus humble possible, et l’aimer. Parce que je pense qu’on ne peut pas défendre un personnage si on ne l’aime pas. Même dans ses côtés les plus sombres.

En effet, cette femme a fini sa vie dans une grande misère…

Delphine Grandsart : A partir de l’instant où vous voulez être libre, rester en accord avec vos idéaux, quand vous décidez d’être hors circuit, hors système, vous prenez le risque de finir dans la pauvreté la plus totale. C’est ce qu’elle a fait en quittant le Moulin Rouge. Je trouve ça fascinant, et courageux. C’est pour ça que ce spectacle résonne aujourd’hui, ça, ça ne change pas quelle que soit l’époque. La Goulue, et tous les autres personnages auxquels je souhaite rendre hommage dans mes projets futurs, sont des personnes qui ont refusé l’autorité, qui n’ont pas hésité à tout perdre, pour rester libres. C’est un message important. Même moi dans mon parcours de comédienne, si j’avais été un peu plus « cire-pompe », je n’aurais peut-être pas eu le même parcours. Mais je peux me regarder dans la glace, et pour moi, ça n’a pas de prix. Parce que je me sens libre.

La Goulue
Avec Delphine Grandsart et Matthieu Michard à l’accordéon
Les voix de Slimane Dazi et Ramon Pipin
Texte : Delphine Gustau
Musique et accordéon : Matthieu Michard
Mise en scène : Delphine Grandsart et Delphine Gustau
Lumières : Jacques Rouveyrollis, assisté de Jessica Duclos
Jusqu’au 30 mars 2019 les vendredis et samedi à 21h30
Du 15 avril au 25 juin 2019 les lundis et mardis à 21h30
Crédit photo : Ludivine Grandsart

Au Théâtre Essaïon

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest