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Le Coeur sous la jupe de la compagnie Vanités Exquises

Le Coeur sous la jupe de la compagnie Vanités ExquisesAutour de la figure de la Reine Marguerite de Valois, épouse d’Henri de Navarre, dite Reine Margot, Margot Ferrera décline un conte doux et sensuel, interprété avec délicatesse par Laetitia Juan. Retour sur cet opus de la jeune et dynamique compagnie Vanités Exquises.

Vanités Exquises, qu’entendez-vous par là ?

Margot Ferrera : J’aime bien créer des petites formes, un peu savoureuses, un peu gourmandes, gourmandes en tissu, en couleurs, en musique… J’essaie de créer des petits objets pleins, un peu comme des pâtisseries. Dans Vanités Exquises, il y a d’abord mon attrait pour le motif de la vanité en peinture, le memento mori. C’est un thème qui revient beaucoup dans tous mes travaux, l’humilité face aux choses de la vie, aux expériences. Ensuite, il y a aussi le rapport aux objets, qui signifie le temps qui passe.

Le point de départ de ce spectacle est une étonnante histoire vraie, puisant dans l’objet…

Margot Ferrera: La Reine Margot avait rejoint un courant religieux qui était assez stigmatisé à l’époque. Ainsi, elle a passé près de 20 ans de sa vie à fuir de château en château. Un matin, elle est partie très vite, et a oublié une malle, dans la chambre d’une résidence du sud de la France, où elle a dormi. A l’époque, il était coutume de murer les chambres où les rois séjournaient, pour éviter que d’autres dorment dans ces murs. Il y a quelque temps, des travaux ont été réalisés dans le château, et en cassant le mur, ils ont retrouvé la chambre intacte, les draps dans lesquels elle avait dormi, la couverture, et la malle. Comme il y a 400 ans. Rien n’avait bougé, tout était encore à sa place.

Laetitia Juan: L’histoire s’articule autour de cette anecdote. L’élément déclencheur du texte, c’est la Reine Margot qui retrouve cette malle, dans laquelle il y a tous les objets qu’elle utilisait de son vivant. On rejoint un peu la thématique de la vanité, avec des objets qui sont chargés d’existence, de vie, de traces du passé. J’ai vraiment construit le personnage dans son rapport aux objets, qui réaniment le souvenir et activent le texte. C’est un personnage assez fantomatique. Pour moi, ça renvoie de suite à l’objet, l’objet qu’on réutilise, qui est un peu comme un spectre … Il y a tout l’aspect érotique aussi, l’objet qu’on touche, qu’on caresse, qu’on prend, qu’on manipule, donc on a beaucoup travaillé autour de son sens du toucher, de toute la sexualité qu’elle avait.

Margot Ferrera : Le toucher est vraiment au coeur du spectacle, c’est un fil dramaturgique.

Qu’il s’agisse d’Elisabeth dans la soie, votre précédent spectacle autour de la figure de Elisabeth Camaran-Chimay Greffulhe ou de votre création à venir à partir d’un texte de Colette, vous abordez ces grandes figures féminines sous des prismes assez spécifiques…

Margot Ferrera: A Galliera, l’exposition qui était consacrée à Elisabeth Camaran-Chimay Greffulhe et qui m’a inspiré pour le spectacle, c’était un musée de toutes ses petites chaussures, ses petites robes, ses petits éventails, ses petits chapeaux, et toutes les lettres qu’elle a reçu… alors que c’était une femme très intelligente, qui a aidé pour la science, et a été la mécène de Wagner, de plein d’artistes.

Laetitia Juan : Elle était dans l’objet féminin par excellence, et c’est un signe, je trouve, de réification, de chosification… Une robe, en plus, qui a la forme d’un corps, c’est déjà une femme sans la femme à l’intérieur. Elle s’incarnait vraiment dans ses accessoires, qui restent, comme des résidus.

Le Coeur sous la jupe de la compagnie Vanités Exquises

Un peu comme la jupe du Le cœur sous la jupe… ?

Laetitia Juan : On parle à la fois d’une jupe de femme, de la jupe de Marguerite de Valois, mais également une jupe métaphorique, poétique… La jupe évoque quelque chose de plus léger, de plus caché, de plus intime que la robe qui est d’une pièce, et qui enferme tout le corps.

Margot Ferrera : Ce qu’il y a dans cette jupe est très attaché à toutes les légendes autour de la Reine Margot, son statut de femme un peu libre, et sa sexualité, mais aussi, notamment, cette anecdote des chapelets de cœurs momifiés de ses amants, qu’elle portait sous le jupon, comme un trophée de guerre… Au-delà de ça, à l’époque, la jupe, le jupon, était un sous-vêtement, c’est le tissu qui isole la peau nue de la robe. La peau entre le public et le privé. C’est un vêtement qui s’est transmis aujourd’hui, qui nous parle.

De quelle manière construisez-vous la pensée de ces femmes ?

Margot Ferrera: Lorsque j’écris, je ne sors pas de moi pour aller me mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, j’essaie de trouver un point de rencontre entre ces personnages, moi et les autres hommes et femmes. J’aime aller voir ce qu’elles pouvaient ressentir, essayer de trouver non pas une vérité absolue, mais imaginer quelle était leur façon d’être dans l’intimité, quand elles se coiffent, quand elles se réveillent, quand elles prennent leur bain, quand elles mangent, quand elles bouquinent, quand elles se masturbent éventuellement… C’est ces petits moments « hors-champ » qui m’intéressent, et qui permettent d’apporter autre chose, et simplifier. L’idée c’est de créer aussi des personnages qui sont associés à une féminité affirmée, une histoire des femmes. J’essaie de donner aux personnages une parole la plus simple possible, essayer de faire entendre ça au public masculin, pas seulement par le biais d’un spectacle pour les femmes. Le « Girl power », pas du tout, pas du tout.

Quel sens cela a-t-il pour vous de porter au plateau ces paroles ?

Margot Ferrera : Je trouve très intéressant de se focaliser sur ces vies de femmes, et mettre le doigt sur toutes les problématiques liées à leur féminité. Les problématiques intimes, mais aussi politiques. Dans Le cœur sous la jupe, il y a beaucoup de questions qui sont très politiques, son rapport à la religion, à son mari, l’alliance entre protestants et catholiques… On en parle beaucoup dans l’Histoire, mais pas forcément de façon intéressante, toujours de l’extérieur, de façon très factuelle. Je trouve intéressant de défendre ces paroles-là, et d’essayer de creuser ces figures-là par des regards plus intimes, en partant de l’intérieur. Tout simplement, j’ai voulu casser la glace autour d’une figure, dévitrifier Marguerite de Valois. Dans les mises en scène actuelles, ils reprennent beaucoup de choses de Chéreau qui découlent elles-mêmes de Dumas, et Dumas, à l’époque, a sûrement écouté les bruits de cour, lu les documents, qui racontaient des choses un peu sordides, ou encore cette réputation de vierge sanglante suite à la journée de la Saint Barthélémy… Dans l’imaginaire collectif, ça s’est superposé comme une sorte de palimpseste. C’était un jeu de conséquences, et il y avait un grand désarroi face à ça, et ce désarroi me hante quelque part, de figure en figure… Souvent, les personnages se laissent aller dans un flot. Et on a tendance associer ce flot à la personne, et à tout ce qui va avec. Moi, j’aime dissocier les deux, retrouver la personne comme si c’était quelqu’un qu’on pouvait connaître et croiser, faire signifier que les personnages étaient relativement simples dans leur rapport aux choses.

Laetitia Juan : Je trouve que travailler comme ça sur des histoires de femmes, on ne peut pas penser ça indépendamment qu’on est une compagnie dirigée par une femme. Et je pense que c’est important, de réfléchir à la place de la femme de la place au théâtre, dans le paysage théâtral, dans l’institution… Je pense que ça va de pair, les spectacles qu’on crée, et la structure même de la compagnie, qui est très féminine, et c’est une histoire de femmes, qui porte d’autres histoires de femmes, et je pense que ça va vraiment ensemble. J’ai l’impression que toute ma scolarité a été faite de « J’apprends des histoires d’hommes, des histoires de rois, jamais des histoires de reines » ou alors, les histoires de reines arrivent de manière anecdotiques. Je suis très contente de défendre des histoires qui sont peu connues aux yeux du public. On connaît beaucoup plus d’histoires d’hommes que d’histoires de femmes.


Le Coeur sous la jupe
Une production de la Compagnie Vanités Exquises
Tournée sur la saison 2018-2019
Autrice : Margot Ferrera
Mise en scène : Margot Ferrera et Laetitia Juan
Actrice et travail des objets : Laetitia Juan
Musicien : Géraud Dejou
Costumes : Marie Leconte
Création Lumière et mise en espace : Zoé Marius-Rocq
Crédit photos : Margot Ferrera / Marie Leconte/Juliette Laudignon

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