Théâtrorama

C’est autour d’une étrange machinerie aux allures de vaisseau spatial, faite de bidouillages lumineux et sonores dignes d’une littérature science-fiction de haut vol, que Vox déroule son propos curieux et ses explorations délicates. En route vers une autre planète. Celle d’une enfance abordée avec justesse, sens du jeu et compréhension profonde. Rencontre.

En quoi cet endroit du langage, de la voix, vous fascine-t-il ?

Juliette Plihon : Je trouve que c’est un point d’entrée formidable pour le public jeune et très jeune. Je creuse cet endroit sensoriel, les cinq sens, tant comme spectatrice que créatrice. Mon premier spectacle, Pleine Lune, qui jouera d’ailleurs au Théâtre Dunois en mai 2020, se déroule intégralement dans le noir. Au début, il a été conçu pour des personnes en situation de déficience visuelle. On a ensuite élargi, parce qu’on s’est rendu compte que c’était intéressant pour tout le monde, de vivre cette expérience. Par ricochets, on emmène les adultes, les adultes qui ont parfois un peu perdu ce rapport sensoriel au monde. Dans mes spectacles, la voix est toujours omniprésente. C’est le fil rouge qui guide les spectateurs.

Pleine Lune s’adressait au tout public à partir de 7 ans, tandis que Vox est accessible dès 9 mois…

Juliette Plihon : Lorsque j’ai découvert le répertoire de théâtre vocal contemporain, j’ai décidé de le confronter aux très jeunes enfants, et explorer cette question du langage qui naît, qui bégaye, qui se transforme… La créativité est inhérente à l’acquisition du langage, car les enfants inventent plein de mots. D’ailleurs, ce n’est pas toujours volontaire, ils confondent parfois. Ces compositeurs-là, Berio, Cage et Aperghis, ont beaucoup joué avec ça. J’ai trouvé ce répertoire très ludique et accessible. On s’en est inspiré. On s’en est aussi détaché, mais c’était le point de départ de la création.

Comment définiriez-vous votre propre rapport au langage ?

Juliette Plihon : Quand un enfant est au milieu d’une discussion d’adulte, il « capte » beaucoup de choses, même s’il y a de nombreux mots qu’il ne comprend pas. Il va ensuite les rattacher à telle ou telle personne, telle ou telle émotion, et ce, pour la vie. De la même façon, j’ai un rapport particulier au texte. J’envisage les mots dans leur musicalité, et dans ce qu’ils évoquent par leurs sons. Depuis toujours, pour moi, les mots ont une vie autonome. A l’intérieur de moi, ils font des associations, ils se rapprochent entre eux, soit par musicalité, par sons, soit par associations d’un contexte dans lequel je les ai rencontrés. D’ailleurs, j’ai souvent des problèmes à cause de ça ! Un mot à la place d’un autre, je fais beaucoup de lapsus… Toute cette perception des mots ne passe pas forcément par le signifié : c’est ce qui m’intéresse. Je suis certaine que les mots évoquent quelque chose au-delà de ça, par leur sonorité, l’émotion qu’ils dégagent, leur tonalité… 

Comment avez-vous construit Vox ?

Juliette Plihon : Au tout début de la création, il y avait un sous-titre, qui était « Voices in the box ». Je m’imaginais plutôt cachée dans des cartons de différentes tailles, des dizaines de cartons en gigogne. Les voix auraient émergé de ces cartons, on aurait vu un bras, une jambe… C’est le travail sonore avec Nicolas Perrin, qui joue en alternance avec Christine Moreau, puis avec Camille Roux à la mise en scène, que j’ai commencé à concrétiser mes idées de départ, et même décupler les possibilités. Vox est une contraction de l’ancien sous-titre. Ainsi, on a commencé à imaginer qu’on pouvait attraper le son, qu’on pouvait l’avaler avec les mots qui sont à l’intérieur de nous… A la fin du spectacle, dans la séquence où je suis avec tous mes globes, on ne comprend pas grand-chose aux mots qu’on attrape. Et en même temps, on comprend tout, et ce n’est pas forcément le sens du dictionnaire. Vox, c’est vraiment une exploration, en toute liberté, de beaucoup de potentialités de la voix, et des bruits, du langage. Lors de la création, nous avons fait deux résidences d’immersion, une dans une crèche et une autre dans un lieu spécialisé dans le très jeune public. Le travail avec les enfants nous a aidés sur les changements de rythme, les ruptures inattendues, les contrastes… Ces différents aspects ont d’ailleurs rendu le spectacle assez comique, ce qui était tout à fait notre intuition de départ !

Que préfigure votre 3ème création ?

Juliette Plihon : Ce sera un spectacle autour de la mémoire. La mémoire, l’architecture de la mémoire, des constructions, des trous, avec de nouveau un gros travail sonore. Comme Vox part du langage, on part sur un autre « gros morceau ». De nouveau, je prends une approche assez terre à terre, qui questionne : comment se construit la mémoire ? J’aime prendre les choses au pied de la lettre : la lettre, celle de l’alphabet, dit beaucoup de choses. Pour parler de sujets très profonds, j’aime avoir une entrée concrète. On dit « tomber dans un trou de mémoire », c’est à dire qu’on plonge dedans. Avec ce spectacle, je souhaite m’adresser à un public intergénérationnel, c’est à dire de 7 à 107 ans. Pendant la création, il y aura des scolaires, des enfants de primaire, de collège, et j’aimerais qu’il y ait aussi des retraités, des personnes âgées. C’est un sujet qui réunit ces deux publics, pour des raisons différentes. C’est le même mot, mais deux façons de l’envisager. J’aimerais beaucoup provoquer cette rencontre-là, entre la mémoire à court terme, et  la mémoire à long terme. On verra comment ça se fait. Pour le moment, j’en suis à l’étape du rêve.

  • Cie La Balbutie
  • Tout public dès 9 mois
  • Durée : 30 minutes
  • Mise en scène : Camille Roux
  • Voix, jeu : Juliette Plihon
  • Live électronique : Nicolas Perrin, en alternance avec Christine Moreau
  • Création lumière et construction scénographique : Stéphane Bottard
  • Costumes et accessoires : Marleen Rocher
  • Prochaines dates : Espace Jemmapes à Paris(75)
    vendredi 22 novembre 2019 à 10h et 11h (scolaires)
    samedi 23 novembre 2019
     à 15h30
  • Plus d’informations sur la tournée 2019-2020

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