Théâtrorama

Une minute de danse par jour

Chaque jour depuis le 14 janvier 2015, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, Nadia Vadori Gauthier danse une minute par jour et poste la vidéo en ligne, le jour-même. Elle danse sur une racine, dans un fleuve, devant un café, au milieu d’un cours collectif d’aérobic… Elle danse là où elle se trouve, dans les « interstices de son emploi du temps », quand « quelque chose dans l’ambiance lui donne envie de danser », comme elle nous le raconte le soir de la rencontre-projections organisée à l’atelier Carolyn Carlson, le 9 janvier 2016.

Comment ce projet est-il né?
Nadia Vadori-Gauthier :
J’ai eu besoin de faire quelque chose en relation au monde dans lequel je vis, au pays dans lequel nous vivons, et d’agir avec mes outils qui sont le travail somatique, la danse, la performance, pour faire passer la vie, pour essayer de connecter nos parts informulées, nos parts de rêves, nos parts de poésie. C’est une initiative quotidienne pour faire passer la vie transversalement, éprouver les choses ensemble, les ressentir, les vivre. Être dans des modes d’amour et de bienveillance par rapport à ceux qu’on rencontre chaque jour. Une grande charge sensible est convoquée. C’est un engagement, une responsabilité envers moi-même. L’engagement du cœur est radical, c’est la racine, le noyau. Je pense qu’on a besoin de poésie pour vivre, et pas seulement dans des espaces dédiés à l’art, mais dans la vie de tous les jours. On a besoin de s’inventer soi-même, de se réinventer, de pouvoir circuler entre les cases, les identités, les rôles qu’on tient.

Quel langage dansé développez-vous par ce projet?
516599641_1280x720Nadia Vadori-Gauthier :
Je suis « sismographe », c’est-à-dire que je trace en direct les informations qui me parviennent : les informations visuelles, auditives, mais aussi les matières, les personnes… C’est un matériau continu. Je trace parfois la sismographie d’un état interne, des informations sur lesquelles je ne peux pas mettre de mots… Ces résonnances avec les différentes strates de l’état du monde induisent quelque chose dans le mouvement. Ca m’affecte sans délai. Il y a plusieurs fréquences vibratoires, c’est un certain état du monde qui s’écrit en passant par moi.

« Goutte à goutte, l’eau finit par transpercer la pierre »

Quand vous dansez dans l’espace public, quelle altérité est mise en jeu, dans le rapport aux personnes qui sont présentes ?
Nadia Vadori-Gauthier :
Une rencontre, une relation, qui n’aurait pas eu lieu sans cette action. La relation entre des états hétérogènes, des milieux hétérogènes, de l’inconnu. Je vais vers ces personnes sans raison autre que celle de la danse. Je n’ai rien à attendre d’eux, ni à leur demander, ni à leur donner. C’est juste une question : comment est-ce qu’on peut vivre une relation autrement dans l’instant ? Il n’y a pas une rencontre qui m’a marqué plus qu’une autre, parce qu’il y en a beaucoup maintenant, c’est la multiplicité de ces interconnexions, qui est riche pour moi.Chaque minute est très intense. Tout le courage que ça demande c’est de basculer l’instant du quotidien à la danse. Comme un saut. Quand j’y suis, ça va. Le plus difficile, c’est qu’il faut recommencer à zéro à chaque fois.

Pour les personnes qui suivent en ligne, une certaine continuité est présente, même si le décalage spatio-temporel avec chaque danse est inévitable…
Nadia Vadori-Gauthier :
Il y a des personnes qui suivent au jour le jour, qui vont liker ou commenter quelques secondes après la mise en ligne, qui l’attendent presque, et d’autres qui laissent passer plusieurs jours voire des semaines et des mois, puis qui en regardent plusieurs d’un coup. Chacun vient à sa façon et à son rythme, c’est pour ça que c’est « pratique » de filmer, ça permet le partage à différents moments. Cette série de rencontres-projections de janvier 2016, dans différents lieux, c’est une étape du projet mais c’est aussi une occasion de rencontrer les gens et ça, c’est très riche.

Quelles ont été vos influences pour mener ce projet ?
516295978_1280x720Nadia Vadori-Gauthier :
Je ne sais pas quelles sont mes influences directement pour ce projet, mais j’ai beaucoup d’influences de mes travaux de recherches en art. Je travaille principalement dans le champ de la performance. J’ai été influencée par les écrits d’Artaud, aussi par le travail de Lygia Clark, une brésilienne qui travaillait sur la relation. Sur l’expérience directe, sur l’expérience vécue, j’ai aussi les expériences de tous les artistes dans les années 50, au Black Mountain College, qui ont commencé à proposer d’autres façons de vivre les arts en relation à la vie. Anna Halprin aussi, dans ses mêmes années et qui continue encore aujourd’hui, et puis tous les philosophes que j’affectionne particulièrement et qui m’accompagnent dans cette pensée, notamment Deleuze et Guattari, et Bergson sur sa pensée du mouvement. Simondon, philosophe des sciences, pour sa notion de «pré-individuel » qui est une notion qui m’accompagne au quotidien, dans la genèse de ces minutes de danse, et j’en oublie forcément. Les travaux sur la résonnance, que mène aussi actuellement Benoit Lachambre, sur la résonnance entre les corps. Et puis la phrase de Nietzsche qui m’a inspiré spécifiquement pour ce projet : « Et que l’on considère perdue toute journée où l’on n’aura pas dansé au moins une fois ».

Un projet quotidien de performance de Nadia Vadori Gauthier que l’on peut suivre sur le site de Une minute de danse par jour

 

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