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Même si elle n’est plus officiellement inscrite au répertoire de sa compagnie, la pièce continue d’être jouée. Comédien-marionnettiste et fondateur de la compagnie « Garin Trousseboeuf », Patrick Conan revient sur ce spectacle qu’il a composé en 1989, au creux d’une feuille de papier…

« Petit Poucet en Arménie » tourne depuis maintenant plus de vingt-cinq ans, comment le spectacle a-t-il évolué avec le temps ?
Patrick Conan : Le texte n’a pas changé d’une virgule, c’est la seule chose qui est vraiment à l’identique depuis le début. C’est un patchwork de citations d’auteur. Si on prête l’oreille, on va reconnaître La Fontaine, Shakespeare, Molière… Au départ, j’avais beaucoup plus de marionnettes et au fil du temps, j’ai élagué. Certains des objets en papier sont toujours fabriqués à vue, la magie du spectacle tient aussi à cela. La scénographie a évolué. Ce qui m’a permis de me remettre un peu en danger à chaque fois, parce que le risque, avec un spectacle qu’on va jouer pendant longtemps, c’est de s’user, de perdre un peu de sa substance, de sa vitalité. Je le joue dans des circonstances bien particulières, chez des amis, à domicile chez l’habitant, c’est vraiment le petit spectacle qu’on a dans le coffre de la voiture. C’est un peu comme l’instrument de musique qu’on sort pour faire un bœuf. On est quelques marionnettistes, à avoir des spectacles un peu fétiches qui nous accompagnent toute notre carrière. Je rêve d’un festival, un jour, où chacun d’entre nous, les vieux marionnettistes d’une soixantaine d’années, on pourrait sortir les spectacles de nos débuts…

D’où est venue l’idée d’un Petit Poucet en Arménie ?
Patrick Conan : Le Mr K. dont je parle dans le spectacle est originaire d’Arménie. C’est une personne que j’ai vraiment rencontrée dans un train, on a partagé un compartiment de wagons-lits de Vintimille à Paris. J’avais 17, 18 ans à l’époque. On n’a pas dormi de la nuit. Il m’a raconté sa vie, et ses souvenirs. Pas les souvenirs que je raconte dans le spectacle. Il m’en a raconté d’autres plus terribles encore, puisque c’était un rescapé des camps. En écrivant le spectacle « Petit Poucet en Arménie », j’avais besoin de restituer cette histoire d’enfants abandonnés dans la forêt profonde… Le papier d’Arménie est un papier qui évoque plein de choses pour moi. Ma mère en faisait souvent brûler. L’Arménie, c’est un pays dont on n’a que l’odeur finalement. C’est un cadre, c’est le point de départ et le point d’arrivée du spectacle.

Un théâtre de papier, pour une histoire se déroulant dans une forêt…
Patrick Conan : J’ai créé « Petit Poucet en Arménie » alors que je n’étais pas du tout dans le milieu de la marionnette. Je venais tout juste de monter ma compagnie, pour arrêter de « papillonner » entre toutes les compagnies pour lesquelles je jouais. J’avais une page blanche devant mes yeux, à remplir, et cette page blanche au lieu d’écrire des mots dessus, je l’ai pliée, déchirée, et c’est devenu le parti-pris du spectacle. C’était du théâtre avec du papier. J’étais passé du stade d’acteur au stade de conteur. La référence du théâtre de papier vient du XIXème siècle. C’était des figurines planes que l’on agitait.

Tout au long de votre carrière, vous avez travaillé avec des marionnettes très différentes, mais la compagnie Garin Trousseboeuf est très connue pour ses « marionnettes-sacs », comment ont-elles été créées?
Josette visuelPatrick Conan : La problématique coutumière du marionnettiste, c’est qu’il se pose la question de savoir quelle est la forme marionnettique qui va le mieux répondre à la problématique du texte, à l’espace, etc… En l’an 2000 j’ai co-écrit « La nuit des temps au bord d’une forêt profonde» avec Valérie Deronzier. J’arrivais avec un précédent spectacle qui s’appelait « Maudit bic » qui parlait des personnes âgées en milieu gériatrique. Valérie Deronzier était intéressée par ces thématiques et elle a donc décidé de mettre de la parole là-dessus. Pour les besoins de ce spectacle, il fallait créer une forme marionnettique spécifique. Dans mon atelier, j’avais un gant de toilette. En gériatrie, ce gant est symbole d’un moment très important de la journée d’une personne âgée : la toilette. En remplissant le gant de sable ou de riz, il devient le corps de la marionnette, et quand on l’agite sur une table, quand on fait marcher le gant, ça donne vraiment la marche des petits vieux, des tout petits pas.

« Garin Trousseboeuf », c’est le nom de votre compagnie. Drôle de nom…
Patrick Conan : En 1987, c’était l’époque des jeunes compagnies et il fallait trouver des noms un peu originaux. Il y avait la compagnie Philibert Tambour, à Avignon il y avait des salles qui avaient des noms rigolos, « Le chien qui fume » qui existe encore ! « Garin Trousseboeuf », c’est le nom d’un trouvère breton du XIème siècle. Et c’est surtout le nom d’une petite rue de Rennes, ville dont je suis originaire et où j’ai commencé le théâtre. Sauf que « Trousseboeuf » à épeler au téléphone, c’est assez compliqué, les gens ne comprennent pas. J’ai donc voulu m’appeler « théâtre de papier » mais Alain Lecucq qui lui, était vraiment le spécialiste du théâtre de papier qui m’a dit, « fais attention le théâtre de papier c’est une technique qui est bien référencée, et comme tu ne fais pas vraiment du théâtre de papier, il risque d’y avoir des malentendus ». Du coup, je suis resté « Garin Trousseboeuf », maintenant, ça fait partie du paysage, c’est une aventure qui dure depuis bientôt trente ans…

À l’image de Mr K. dans « Petit Poucet en Arménie », le personnage « Josette » vous a accompagné dans vos spectacles pendant de nombreuses années…
Patrick Conan : Dans le centre gériatrique où j’ai été accueilli en résidence pour « Maudit bic », il y avait des vieux et des soignants, les vieux mouraient tous puisque c’était malheureusement la vocation de ce centre de long séjour. Seule Josette était la survivante, elle avait décidé de ne pas mourir. Elle ne s’appelait pas Josette, mais elle a existé véritablement. Dans mon souvenir, c’était une personne qui n’avait pas grand-chose à voir avec la Josette du personnage marionnettiste. C’était quelqu’un de très gentil, doux, qui a fait la médiation entre les vieux de l’hospice et moi. On était dans un milieu où 80 % des gens avaient la maladie d’Alzeihmer, et cette personne-là avait vraiment toute sa tête. C’est elle qui m’a vraiment parlé du quotidien, en plus de ce que je pouvais voir, elle m’a vraiment raconté ses histoires. Et ça a vraiment servi de squelette, à ce spectacle-là. Le personnage de Josette nous a accompagnés dans six ou sept spectacles, et comme cette vieille dame, elle ne voulait absolument pas mourir… On l’a donc aidée. On a créé l’année dernière un spectacle qui s’appelle « Josette Forever », et qui sera joué à la Biennale Internationale de la Marionnette à Paris, à la Nef à Pantin, du 14 au 17 mai. Dans ce spectacle, on verra en direct la mort du personnage. Avec en bonus une visite de son paradis, ou de son enfer, ou de son purgatoire… à chacun d’y voir ce qu’il peut !

« Petit Poucet en Arménie »
De et par Patrick Conan, vu le mercredi 1er avril 2015 au Théâtre aux Mains Nues.
« Josette Forever », dans le cadre de la Biennale Internationale des Arts de la Marionnette
Du 14 au 17 mai 2015 à la Nef-Manufacture d’utopies, Pantin

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