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Zoom sur Denis Lachaud et Benoit Giros

La Magie lente de Denis Lachaud Une parole nue, brute et sobre, d’un homme seul en scène, cerné d’un clair-obscur qui brouille les frontières. Sans transition, offrant ses personnages par de subtils décalages d’intention et de sens, Benoit Giros met en voix et en corps les mots de Denis Lachaud, dans une mise en scène au cordeau de Pierre Notte. Retour sur cette Magie lente…

D’entrée de jeu, le public de ce spectacle est placé dans une position particulière…

Denis Lachaud : Je ne voulais pas que le spectateur entende ce texte d’un endroit où il se sente complètement « voyeur ». Il m’a semblé que démarrer comme ça, dans un colloque de psychiatrie, avec un psychiatre qui s’adresse à une assemblée de psychiatres, donc mettre le spectateur dans cette position-là, le préservait d’un certain malaise, tout à fait possible, parce que c’est quand même assez lourd, ce que révèle cette cure psychanalytique.

Benoit Giros : Quand j’ai lu le texte de Denis Lachaud, j’ai été impressionné par ce dispositif. C’est un cadre vraiment complet. Dramaturgiquement, c’est implacable. Le thème, la psychanalyse, les violences faites aux enfants, l’acceptation de soi-même aussi, ça crée une multitude de couches, qui fait qu’on est pris dans un faisceau dans réflexions, et dans le parcours d’un homme, qui cherche à donner un sens à sa vie, un sens à la vie.

Un homme seul en scène qui d’ailleurs gère lui-même le son et la lumière…

Benoit Giros : Dans le texte, il est écrit « Ce texte est fait pour un acteur seul ». Pierre Notte, le metteur en scène, s’est dit « S’il est seul, il est seul, il n’y a pas de régisseur qui l’aide, donc il fait tout lui-même ». Par ailleurs, je pense que le spectateur, sans qu’il s’en rende compte, est captif du texte, et du dispositif. Je dis que le spectateur est captif, parce qu’il est dans la dramaturgie, il est le psychanalyste qui assiste à la psychanalyse. Mais théâtralement, il est aussi spectateur d’un homme seul. Donc il est « spectateur-psychanalyste », il assiste aussi à comment un homme seul se débrouille au plateau pour faire avancer son spectacle, et pour dire les choses. Donc, il a une position à la fois d’écouteur privilégié, et de prisonnier. De prisonnier privilégié, à tous points de vue.

Prenant part à l’histoire d’un homme, qui justement, se libère…

Benoit Giros : Je pense que dans l’écriture, et dans le spectacle, le thème central c’est la parole. Une fois qu’on arrive à dire les choses, tout est possible. Après, ça peut-être une histoire des violences sur les enfants, de violence tout court, d’acceptation de soi, de sa sexualité, de ce qu’on est… Dans l’écriture de Denis, il y a toujours ce rapport à la parole, et comment en disant les choses, on se libère et on avance. Je pense que le point de vue central de la pièce, c’est « comment dire ».

Quel rapport voyez-vous entre le théâtre et la psychanalyse ?

Denis Lachaud : J’y vois un rapport très intime, dans la mesure où les deux reposent sur la parole. La psychanalyse repose exclusivement sur la parole. Elle compte sur le fait que la parole va permettre à quelqu’un de se libérer de ce qui l’empêche de vivre, ou en tout cas l’aider à « porter » ce qu’il doit porter, et l’aider aussi à poser certaines valises qui ne sont pas les siennes, à les rendre à leurs propriétaires.

Benoit Giros : Les outils de psychanalyse sont utiles aussi dans le travail de répétition, pour mieux comprendre un personnage, un texte. Quand on est acteur, le but c’est d’être « transparent », on exprime le texte. Qu’on ne soit pas un frein pour le texte, mais un vecteur. Donc, il faut disparaître. La psychanalyse, pour un acteur, ça sert à devenir fluide, à laisser sortir le texte tel qu’il est entré dans la tête, le ressortir par la bouche sans obstacle, sans aspérité.

Denis Lachaud : Le théâtre, le temps de la représentation, c’est aussi un temps qui repose sur la parole, et qui peut dans certains cas, modifier le spectateur. En passant à la fois par la parole, l’incarnation, le talent des acteurs, la mise en scène, le théâtre peut créer quelque chose de mémorable qui change la vie.

Est-ce que ça rejoint la notion de catharsis ?

Denis Lachaud : Cela dépend des spectacles. Pour celui-là, ça peut l’être pour certains spectateurs, qui sont plus concernés directement, peut-être, par ce que ça raconte.
Pour d’autres, ce serait de l’ordre d’un plaidoyer sur le pouvoir de la parole.

Benoit Giros : C’est une tragédie, en fait. On fait du théâtre, on parle de choses violentes, et douloureuses et atroces, pour que ça ne se reproduise pas. C’est cathartique. C’est le but. Après, est-ce qu’on y arrive ou pas, c’est autre chose.

Comment avez-vous collaboré avec Pierre Notte, le metteur en scène du spectacle ?

Denis Lachaud : Pierre Notte, je l’ai connu il y a vingt ans, quand mon premier roman est sorti. Il était à l’époque journaliste, moi j’étais comédien. Il avait écrit un papier, une critique, du bouquin, et il était venu m’interviewer. Toutes les années qui ont suivi, tant qu’il a été journaliste, il a toujours écrit des papiers très sensibles et intelligents. C’est quelqu’un qui connaît très bien mon écriture, ça m’a paru évident qu’il ferait un travail juste, et fort, avec ce texte. Je trouve que la mise en scène est magnifique. Benoit parvient à tenir un équilibre constant entre l’émotion, le rythme, la forme du texte, la découverte du processus que suit le patient, et c’est remarquable.

Qu’est-ce qui différencie une écriture de roman, d’une écriture de théâtre ?

Denis Lachaud : C’est toujours de l’écriture, mais je trouve que ce sont des efforts opposés. L’écriture d’une pièce de théâtre consiste à trouver sa liberté au sein d’une contrainte, qui préexiste, alors que le roman, c’est l’inverse. On a liberté totale, il faut créer son cadre. Il faut vraiment tout décider : est-ce qu’on va aller à l’intérieur de la tête des personnages, est-ce qu’on va juste décrire ce qu’ils font, est-ce qu’on va les faire parler, ou pas…
Au théâtre, on a à faire à ce que vont dire les comédiens, on se plie à cette contrainte, et on explore toutes les possibilités que cet outils-là permet.

Quel a été le point de départ de l’écriture de La Magie lente ?

Denis Lachaud : Au départ, j’ai travaillé sur la schizophrénie, pour une autre pièce que j’ai écrite, qui s’appelle Mon mal en patience. Dans cette pièce, il y avait une scène sur l’erreur de diagnostic. Lorsque j’ai monté ce texte quelques années plus tard avec des lycéens, en option théâtre à Orléans, j’ai enlevé cette scène, parce que je trouvais la pièce trop longue et la scène trop compliquée. J’ai alors décidé d’écrire une pièce à part entière, à partir de cette scène sur l’erreur de diagnostic.

Un spectacle de la Compagnie L’idée du Nord
Vu au Théâtre de Belleville (Paris) le 11/04/2018
Texte : Denis Lachaud
Mise en scène : Pierre Notte
Interprétation : Benoit Giros
Lumières : Éric Schoenzetter
Crédit photos: DR

TOURNÉE 2018
• 6 > 28 Juillet : Avignon – Festival d’Avignon Off / Artéphile
• 9 novembre > 23 décembre : Paris – Théâtre La Reine Blanche

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