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Zoom sur M.A.D avec Emilie Faucheux

Zoom sur M.A.D avec Emilie FaucheuxLes 4 et 5 octobre 2017, la compagnie UME Théâtre créait au Théâtre Mansart de Dijon « M.A.D », marathon pour 4 comédiens et 36 personnages, une guerre avec « ni gagnants, ni perdants »… Retour sur cet opus éclatant de dynamisme et d’inventivité avec Emilie Faucheux.

M.A.D pour… ?

Emilie Faucheux : Soit c’est « mad » sans les points, pour « fou », la traduction anglaise littérale, soit c’est l’acronyme « M.A.D. » avec les points qui veut dire « Mutual Assured Destruction », la destruction mutuelle assurée. C’est le principe de l’équilibre de la terreur, qui a été initié après la Seconde Guerre Mondiale, par les pays de l’OTAN. Cela théorise le principe de dissuasion nucléaire « Si tu as la bombe, alors moi aussi je l’ai ». Je schématise, je caricature un peu, comme on le fait dans le spectacle mais ça n’est pas très loin de la réalité finalement car c’est le principe, assez ubuesque mais d’une étonnante actualité, d’intimidation par l’armement nucléaire.

Comment traduisez-vous cette absurdité en scène ?

Emilie Faucheux : Je suis très intéressée par la peinture, par tout un univers de l’art classique. Je vais donc plutôt aller chercher d’abord dans des choses anciennes. Le premier visuel que j’ai utilisé au tout début du projet était une caricature de Daumier. La caricature, c’est le réel qui est déformé, transfiguré, transformé. On a « grossi le trait », comme on dit. De là, il y a tout un univers de la caricature contemporaine qui est arrivé, relié surtout à la bande-dessinée que j’aime beaucoup mais aussi aux Monty Pyton ou au Cartoon. Mais il y a des frontières, qui sont un peu des frontières élitistes et qui inviteraient à penser que ces éléments de « pop culture » sont difficilement associés à l’art noble que serait le théâtre, pour continuer à schématiser un peu grossièrement. Frontières qui sont d’ailleurs ancrées inconsciemment en moi. Avec MAD, il s’est agi d’estomper ces frontières-là : la farce est par nature « populaire », et j’avais envie d’écrire un spectacle qui jongle entre les codes.
La bande-dessinée, le cartoon ont été des éléments très porteurs dans la mise en scène. J’ai revu des passages de Qui veut la peau de Roger Rabbit, par exemple, film des années 80/90 qui mélange le cartoon et le cinéma. Les univers où le dessin se confond au réel, c’est assez génial… Réalité/Fiction, Figuration/Abstraction…

Jusqu’où avez-vous poussé ce rapprochement entre scène et bande-dessinée ?

Emilie Faucheux : L’indication cartoon induisait surtout un rythme et une liberté dans le jeu des acteurs, pour qu’ils aillent vers une saturation expressive non réelle. Mais, on s’en est aussi inspiré pour le son, qui prend parfois la fonction d’un « bruitage » car le musicien est à vue sur le plateau et les comédiens viennent parfois à sa table participer à la fabrication sonore. Le son a cette puissance de créer des espaces. La lumière ensuite s’est ajoutée à ce code « cartoon » avec des « ponctuels » lumineux initiés aussi depuis le plateau en direct car le régisseur a lui aussi sa table en face de celle du musicien et manipulent à vue : par exemple sur la scène de Julius et Micha, le couple bucolique qui au début est au bord de la rivière, on a des bulles de savon que le régisseur diffusent au-dessus d’eux en même temps qu’une bande son que le musicien crée en direct ambiance petits oiseaux, nature et découverte ….Donc avec très peu de choses, on induit tout de suite une atmosphère. La pièce est écrite en une succession de tableaux assez courts, on ne va pas changer à chaque fois de décor. Mais en un claquement de doigts, comme un changement de vignettes dans une bande-dessinée, on va évoquer un lieu, une ambiance, une idée. On a aussi regardé des scènes de Tex Avery, ça va très vite et c’est très drôle ! La rapidité des ruptures créent le ressort comique et déréalise.

Zoom sur M.A.D avec Emilie Faucheux

En effet, le rythme du spectacle est très soutenu…

Emilie Faucheux : Depuis le départ, il y a cette idée de faire courir les acteurs, qu’on les voit se changer, c’est un code assez vu mais qui pour moi, allait rajouter de la farce à la farce. Ça allait être encore plus drôle de voir l’acteur arriver en retard, n’ayant pas fini de mettre sa veste, sa perruque, son chapeau ou son accessoire, comme on est 4 pour jouer 36 personnages. L’idée initiale était un marathon d’acteurs parce qu’en tant que spectatrice, je trouve très jouissif de voir les acteurs courir, s’amuser à faire tous les personnages en même temps, se changer très vite… c’est voir le plaisir de jouer : « Allez, si on jouait à ça ? » On prend un truc, on retourne la table, et puis c’est aussi a priori la force du théâtre, la fabrique à vue, autant l’exacerber, comme un castelet transparent.

Pourquoi monter cette pièce de Guillaume Allardi, aujourd’hui ?

Emilie Faucheux : Cette pièce évoque une actualité, mais sans y être directement rattachée. Je voulais parler du monde, de ce sentiment d’absurdité qui m’atteint quand j’écoute la radio, que je lis des articles… mais sans être dans l’accablement, dans le « message », sans être dans la dénonciation, où on serait toujours du « bon côté ». Il me semble que « l’art » peut s’emparer de ces sujets d’actualité, mais il lui faut un détour. Là, c’est le détour par la caricature, la pièce ne nomme jamais… si vous pensez à Trump et à la Corée du Nord, c’est vous qui faites le rapprochement… d’abord parce que la pièce a été écrite avant l’enveniment du dossier Corée du Nord, et concrètement parce qu’elle passe par le détour d’une fable chevaleresque où les puissants sont appelés Seigneurs du Sud Est et du Nord Ouest, Prosper et Pluvalus, et d’autres Kitikat, Matrix, Bigou,…
Depuis la création je pense au sous-titre du magazine des années 60, « Hara-Kiri » (l’ancêtre de Charlie Hebdo, sous-titre qui disait : « journal bête et méchant ». Et en effet, dans cette pièce, il est question d’être « bêtes et méchants » : il n’y a pas de message, il n’y a pas de morale, les dirigeants sont bêtes et obsédés par l’argent, et le peuple est naïf et grégaire, et personne, ni les femmes, ni les hommes, ni les militants, ni aucune cause, personne ne sort son épingle du jeu.

M.A.D
Crée les 4 et 5 octobre 2017 au théâtre Mansart, Dijon (21)
En tournée le 12 Octobre 2017 au TGB de Châtillon sur Seine, puis du 21 au 24 Novembre à La Loge, Paris
Texte : Guillaume Allardi
Mise en scène : Emilie Faucheux
Assistante à la mise en scène : Charlotte Hebert
Interprétation : Naïna Daboville, Emilie Faucheux, Victor Lenoble, Guillaume Moreau, Michaël Santos.
Création sonore, musique, bruitages : Michaël Santos
Création lumières : Julien Barbazin
Régisseur Lumières : Guillaume Junot
Crédit photo : Thomas Journot

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